mardi 22 août 2017

Hôtel de charme particulier Chapitre 6

  La journée s'écoule, monotone. Ophélien profite d'avoir du réseau pour envoyer un message à ses parents et à sa meilleure amie afin de les rassurer, il n'ose pas leur parler des blagues dont il est victime. Puis il attend qu'un client se présente à l'accueil. Pour s'occuper, il nettoie le bureau et il met de l'ordre dans les papiers qui traînent un peu partout.
- Il est midi!
- Je sais. dit le jeune garçon en se retournant vers son employeur.
Mais il ne voit personne. Perplexe, il déambule dans la réception à la recherche du farceur mais il est seul dans le hall sombre. Il regarde si personne ne se trouve dans le local derrière lui mais il ne remarque personne. Soudain apeuré, le jeune réceptionniste retourne à son poste. Monsieur Sutingocni arrive alors pour le remplacer durant sa pause déjeuner. Troublé, le jeune homme s'éclipse sans lui parler de l'incident. Peut-être que son employeur lui a fait une blague d'un goût douteux  ?
 
 Fatigué par ses nuits difficiles, Ophélien se sert au buffet et grignote des tartines de rillettes en se remémorant les événements étranges de ces derniers jours. Il regarde avec envie les délices proposés mais il sait qu'il ne pourra rien avaler de plus ce midi. Il connaît sa gourmandise habituelle et il emporte des gâteaux secs et un petit paquet de chips avec un sandwich au roquefort confectionné à la hâte, le fromage lui semble suffisamment sec pour tenir s'il a faim dans l'après-midi. Pour apaiser sa conscience, il prend une pomme avant de quitter la pièce. Lorsqu'il revient prendre son poste, il remarque que le gérant semble parler à voix basse à un visiteur invisible. Interdit, le jeune garçon hésite à avancer et il l'observe discrètement mais son supérieur le remarque alors et lui sourit. Il adresse un signe de tête à son interlocuteur invisible et il se tourne vers l'adolescent.
-Vous avez déjà mangé  ? Il vous reste encore trois quart d'heure de pause.
- Merci, mais ça ira.
- Vous êtes sûr  ? Vous perdrez ces trois quart d'heure...
- C'est gentil mais ça ira...
- Allez donc vous promener dehors, il fait beau.
- Mais...
- Allez-y, Ophélien, cela vous fera du bien.
- Ok.
Les mains dans les poches, après avoir rangé ses provisions derrière le comptoir, l'adolescent quitte le bâtiment. D'humeur sombre, il se demande ce qu'il peut faire en attendant alors qu'il pourrait être tranquillement assis à l'accueil en train de lire ou de dessiner sur son carnet. Il se demande ce qu'il a le temps de faire en quarante minutes.
- Pas grand chose  ! se murmure-t'il pour lui-même.
D'un pas décidé, il remonte dans sa chambre en courant et il lit des bandes dessinées durant une demie-heure avant de redescendre. Au regard que son employeur lui lance, il devine qu'il est comme ses parents, il pense qu'il aurait mieux fait de profiter du soleil.
- Avez-vous fait connaissance avec nos voisins  ? demande l'homme avec un sourire aimable.
L'adolescent ne sait que répondre, il hésite une seconde avant d'acquiescer. Si c'est une blague, il saura répondre et s'il parle de vrais voisins qu'il ne connaît pas, ce n'est pas très grave tant qu'il ne lui pose pas de questions précises. Comme il n'y a rien autour de l'hôtel si ce n' est de la lande, il suppose qu'ils vivent loin de l'hôtel.
- Oui avec quelques-uns d'entre eux.
- Bien, soyez aimable avec eux. Leur seul point faible est qu'ils détestent être ignorés. Mais nous savons tous deux qu'ici, cela ne risque pas d'arriver. ajoute-t'il avec un clin d'oeil complice. Ils m'ont dit qu'ils vous trouvent divertissant. A tout à l'heure.
Ophélien le regarde s'éloigner, perplexe; il reprend sa place et attend que la journée finisse de s'écouler. A plusieurs reprises, il se rend aux fenêtres à la recherche de ces mystérieux voisins mais l'hôtel se trouve dans une lande isolée et il a beau observer les alentours, il ne voit pas de qui son employeur parle. Il finit par cesser de chercher la réponse avec un haussement d'épaules. Dans l'après-midi pour s'occuper plus que par réelle envie, il grignote ses provisions caché derrière le comptoir. L'adolescent songe que s'il avait une passion créative, il pourrait toujours passer son temps à dessiner ou écrire pour s'occuper mais il préfère les jeux vidéo et s'il lui arrive de dessiner ou d'écrire, il s'agit plus de griffonner.
 
 Le soir venu, alors qu'il sort de la douche, il sent un souffle froid dans son cou. Par réflexe, il se retourne et un baiser froid se dépose sur sa joue. Ruisselant, il quitte la pièce en hurlant. Après avoir trouvé une serviette propre dans l'armoire et s'être séché à la hâte, il se décide à retourner dans la petite salle de bain qui est bien évidemment vide. Pour se rassurer, il inspecte la pièce sans succès.
- D'accord, je deviens fou. Je vais consulter un psychiatre à mon retour mais d'ici là, je ne dois pas sombrer. Ce n'est que le stress et le fait de vivre dans cette bâtisse sombre loin de tes parents et de mes amis, n'est-ce pas, Ophélien? Ça ne s'arrange pas, mon vieux, voilà que tu parles tout seul devant le miroir à peine vêtu d'une serviette. Je crois que le patron déteint sur moi, il est fou à lier mais il n'est pas dangereux.
Extrait du journal intime d'Ophélien  :
Le patron est fou, il parle tout seul. Est-ce lui qui me fait des blagues sans en garder le moindre souvenir  ? Cet endroit n'a rien de normal. Tout à l'heure, j'ai fait mine de comprendre de quoi il parlait. Le patron est toujours aimable, poli, limite trop protecteur avec moi, je me demande si ce n'est pas pour masquer ses véritables intentions. Mais à qui en parler  ? A part ça, je m'ennuie. Pourquoi paie-t'il une personne à temps plein à l'accueil  ? Je suppose que c'est pour faire bien devant les clients mais quand même.
En haussant les épaules, le jeune homme quitte la pièce et il se décide à sortir se promener pour se changer les idées.
 
 Son baladeur sur les oreilles, Ophélien se calme peu à peu. Le vent du large lui fouette le visage et l'apaise. Il marche longuement sur la plage presque déserte, pieds nus dans le sable froid dont le contact le détend. Il revient à l'hôtel à la nuit tombée, un peu calmé. Il passe par la porte de service et il se fige au bout de quelques pas. Il fait un froid glacial alors qu'il fait très chaud dehors puis le bois se met à craquer et il lui semble entendre des bruits de pas devant lui. Sans réfléchir, il se met à courir pour s'enfermer dans sa chambre. Roulé en boule sous sa couverture, il réfléchit et il parvient à la conclusion que soit il devient fou, soit l'hôtel est hanté. Tenaillé par la peur, il ne peut résister, il doit savoir. Avec précaution, il ouvre la porte mais tout semble calme. Il prend son courage à deux mains pour en avoir le cœur et il descend l'escalier marche après marche, guettant le moindre bruit ou le moindre mouvement, mais tout demeure calme. L’adolescent va chercher une brochure sur le comptoir de l’accueil pour s’assurer qu’on ne lui cache rien. Mais il n’en trouve aucune, il n’a jamais vraiment prêté attention aux brochures mais il trouve ce fait étrange. Il feuillette rapidement le livre d’or où les clients laissent des mots à l’attention du gérant, il trouve des mentions étranges  :  «  Le frisson était au rendez-vous  !  » «  Merci pour cette mauvaise nuit  !  » mais elles sont rares. Il lit surtout des mots relatifs à la qualité de l’accueil et à la publicité qui ne trompe pas sur la marchandise.
- Ophélien  !
Le jeune garçon se retourne en entendant son nom ainsi chuchoté, mais il ne voit rien derrière lui. Il regarde l'horloge ancienne et il se rend compte qu'il est plus de minuit. Affolé, il s'empresse d'aller se coucher, il se lève tôt le lendemain matin. Il remonte les marches en essayant de faire le moins de bruit possible mais elles craquent. Il croit entendre un grincement derrière lui et il commence à avoir peur.
- Du calme, mon vieux. L'hôtel possède trois étages et ta chambre est au grenier donc tu n'as que quatre étages à grimper pour rejoindre ta chambre. Tout va bien se passer, il n'y a rien du tout, compris  ? Tu as pu descendre, tu peux remonter. tente-t'il de se rassurer.
Pieds nus, il monte les marches aussi vite qu'il le peut en allumant la lumière à chaque étage et au bout de ce qui lui semble d'interminables minutes, Ophélien a enfin rejoint sa chambre où il s'enferme.
- Tu deviens vraiment dingue, mon vieux. Cet hôtel n'est pas hanté, les fantômes n'existent pas, ton imagination débordante te joue des tours, c'est tout. a-t'il le temps de songer avant que la fatigue ne l'envoie dans les bras de Morphée.


  Le lendemain matin, l'adolescent a du mal à se lever mais il parvient à ne pas être trop en retard. Durant la journée, il ressent à plusieurs reprises des variations de température. Il fait très chaud ce jour-là mais par moments, il ressent un courant d'air froid. Il se dit que c'est la fatigue qui le rend frileux mais cela lui déplaît fortement. En fin d'après-midi, il décide de faire une lessive. Alors qu'il la met à sécher, il remarque que la moitié de ses chaussettes a disparu. Dépité, il met son linge à sécher dans sa chambre en attendant de les retrouver ou d'avoir la possibilité d'en racheter.
Le soir venu, son employeur distribue les pourboires à l'équipe, Ophélien est toujours étonné de l'importance des pourboires laissés dans ce vieil hôtel miteux perdu au milieu de nulle part.
Ce soir-là, en rentrant dans sa chambre, l'adolescent frissonne, un courant d'air froid le prend dans l'entrée mais lorsqu'il entre dans la pièce, il ne le ressent plus. Intrigué, il cherche l'origine du courant d'air mais il ne remarque rien de particulier lorsqu'il se remet là où il était une seconde plus tôt.
- Encore ces changements de température  ! J'avais oublié que cette vieille maison est pleine de courants d'air. Je vais finir par tomber malade si cela continue ainsi  ! grogne l'adolescent.
Sans chercher plus loin, il range son argent et il se couche. Il est en congé demain, il pourra dormir le matin.


  Le lendemain, Ophélien se réveille à onze heures, il prend sa douche au saut du lit, d'humeur joyeuse. Quand il en sort en chantonnant, l'adolescent ouvre la fenêtre pour aérer la pièce. De la poussière danse dans un rai de lumière et il remarque qu'elle se comporte de manière étrange. Intrigué, il observe plus attentivement la poussière en suspension qui s'agite. Elle a des mouvements brusques comme si quelqu'un agitait la main pour les chasser. L'adolescent cherche à comprendre ce qui se passe et durant quelques minutes, il observe le phénomène avant de hausser les épaules.
- Je suis stupide, c'est certainement un courant d'air, voire plusieurs courants d'air qui se croisent. Je ne dois pas avoir peur, c'est une vieille maison pleine de trous qui impressionne visiblement mon imagination .
Avant d'aller prendre son petit-déjeuner, Ophélien range ses habits qui sont secs. Avec soulagement, il remarque qu'aucune chaussette n'a finalement disparu. Il se dit qu'il a dû se tromper. Son regard tombe sur le calendrier, il se rend compte que cela fait trois semaines qu'il a commencé son emploi.
- Plus qu'une semaine avant la paie  ! songe-t'il en descendant l'escalier en courant, heureux à cette idée. Il estime l'avoir bien méritée. 
Devant son petit-déjeuner, il se demande ce qu'il va faire de sa journée.
- Quitter cette maison de fous  ! Mais à part ça  ?
Il remonte dans sa chambre se faire un sac pour la journée. Peu importe où il ira tant qu'il se trouve loin de l'hôtel. En passant à la réception, comme à son habitude, monsieur Sutingocni lui donne une enveloppe contenant ses pourboires. Avec un sourire crispé, l'adolescent le remercie et il s'empresse de quitter les lieux. Avec la chair de poule, il observe la bâtisse. De l'extérieur en plein soleil, elle lui semble toujours impressionnante. Il se l'imagine dans le noir en plein mois de novembre et il se demande pourquoi l'hôtel reste ouvert toute l'année.
- Tiens, il faudra que je lise les avis sur internet concernant l'hôtel si j'y pense. songe-t'il en regardant autour de lui en cherchant comment occuper sa journée. 
 
 Pour se changer les idées, il décide de rejoindre la ville pour aller voir un film au cinéma. Il trouve aisément l'arrêt de car, il n'a qu'une demi-heure à attendre qu'il passe à observer le ciel et savourer le silence de cette journée estivale, le calme lui fait oublier sa résolution précédente. C'est avec un soupir de soulagement qu'il s'assied sur le fauteuil qu'il juge plutôt confortable. Il est seul et il regarde par la fenêtre en écoutant les vieilles chansons qui passent à la radio. Ophélien descend dans ce qui ressemble au centre-ville, un peu perdu, il regrette de ne pas avoir pensé à prendre un plan. La ville n'est pas très grande, aussi il décide de marcher un peu au hasard. Au bout d'une heure, fatigué, il trouve un plan à un arrêt de bus où aller pour s'occuper. Il remarque qu'un cinéma se trouve non loin et il se dit que c'est un moyen comme un autre de passer le temps. Dans le hall décoré de dorures du cinéma à l'ancienne, il examine les affiches sans savoir quel film choisir, il décide de prendre un billet pour la première séance. Dans le noir avec des pop-corn devant un western, Ophélien se laisse gagner par la magie du film, même s'il préfère les films de science-fiction et d'extra-terrestres. Mal à l'aise dans la salle presque vide, il se fait la réflexion qu'il commence à avoir vraiment peur de son lieu de travail. Il tente de ne pas repenser à toutes les choses bizarres qui lui sont arrivées ces derniers temps mais ses pensées dérivent malgré lui vers tout ce qu'il a vécu.
Durant tout le film, il se demande s'il doit en parler à son employeur. Mais que fera-t'il si ce n'est lui rire au nez parce qu'il a peur du noir et d'une vieille bâtisse grinçante  ? Il se laisse bercer par le western et à la fin du film, l'adolescent a pris sa décision.
- Bonjour, je voudrais prendre rendez-vous le plus tôt possible...
- Dans un mois  ?
- Pas avant  ?
- L'agenda du docteur Stern est plein, c'est le seul psychiatre de l'île, vous comprenez  ?
- C'est que c'est un peu urgent  ?
- Vous avez des tendances suicidaires.
- Euh, non, je vois des choses étranges.
- Ne vous inquiétez pas, ces symptômes sont plus fréquent que ce que la majorité des gens pense. Vous voulez prendre rendez-vous pour le mois prochain?
- Non, ça ira. Tant pis. Merci quand même. Au revoir.
- Au revoir. dit le secrétaire en raccrochant.
Ophélien réfléchit, il ne peut pas attendre un mois, il doit trouver des réponses. Il cherche un cybercafé où il fait quelques recherches sur internet. Au fond, d'après le peu qu'il en sait un psychiatre aide les gens à voir les choses autrement. Dans l'urgence, il peut toujours tenter de le faire par lui-même le temps de rentrer chez ses parents.


Extrait du journal intime d'Ophélien  :
«  J 22 Recherches internet
Hallucinations visuelles et auditives+ insomnies  :
elles peuvent toucher des personnes tout à fait saines d'esprit
Elles surviennent entre sommeil et veille.
Question  : si surviennent au milieu de la nuit  ?
Peuvent s'accompagner de somnambulisme
Causes probables  ??  : changement de rythme, stress, changement de lieu et d'habitudes.
décor de l'hôtel (manque de lumière, aspect fantomatique, bois qui travaille= grincements et craquements)
Traitement  ? neuroleptiques, anxiolytiques, prise en charge psychologique
Ne pas t'inquiéter. Voir un psychiatre en rentrant. Trouver des somnifères et des antistress en attendant. Chaque fois que quelque chose de bizarre se passe  : te répéter en boucle que c'est ton imagination qui fait n'importe quoi. Profite de tes jours de congés pour te vider la tête. T'occuper le soir pour te changer les idées.  »
 
 Perplexe, il fait le tour de la ville pour faire les boutiques et s'occuper mais il s'ennuie rapidement. Il hésite un instant à revenir à l'hôtel mais il se souvient que son maillot de bain et sa serviette sont dans son sac. Il rejoint la plage et il s'endort au soleil, heureux de cette bienfaisante caresse. Lorsqu'il se réveille, le jour descend et il commence à avoir faim, il est temps de manger, aussi il se décide à rentrer à l'hôtel car il ne sait que faire. Il mange rapidement dans la cuisine déserte et il remonte dans sa chambre pour la ranger un peu car il n'a pas fait grand chose depuis son arrivée, il le reconnaît. Plier ses vêtements l'apaise, il s'accoude à la fenêtre pour regarder le soleil couchant. Même si cette île est un peu déserte, il admet qu'elle est plutôt jolie mais pas au point d'y passer ses vacances ou d'y vivre. Le soir venu, il tente de s'occuper comme il l'a noté sur son cahier mais il tourne en rond, il ne sait pas quoi faire. Habitué à jouer à des jeux vidéos jusqu'à une heure tardive, il a du mal à trouver à s'occuper. Lire ne lui dit rien, aussi, il griffonne rapidement sur son carnet divers extraterrestres et leurs vaisseaux tous aussi fantaisistes les uns que les autres. Satisfait de ses gribouillages, il s'endort, apaisé.
 
 Le lendemain, Ophélien se réveille après une mauvaise nuit, il a eu chaud toute la nuit et il ne s'est pas reposé autant qu'il en aurait eu besoin. A son poste de travail, il attend que des clients viennent le voir. Fatigué, il regrette de devoir rester fidèle au poste pour rien. Le manque de lumière et d'air l'oppresse un peu mais il tente de se plonger dans son livre pour ne pas y songer. Le temps passe et il s'ennuie de plus en plus. Une cliente vient le voir pour lui demander un annuaire qu'il met dix minutes à trouver un peu confus. Plus tard, dans le bureau de monsieur Sutingocni, il entend des portes couiner et claquer en permanence. Ses nerfs déjà à vif sont mis à rude épreuve mais peut-il aller dire à son employeur de cesser de jouer avec les portes  ? Il va aux toilettes pour bouger et réfléchir plus posément; le silence et le calme de la petite pièce lui font du bien. Lorsqu'il revient, le bruit a cessé et il entend le gérant de l'hôtel parler avec un client dans le hall. Lorsqu'il le rejoint, son employeur est seul, il suppose qu'il n'a pas entendu le client ouvrir la porte ou partir vers le salon.
- Bonjour, vous allez bien  ? demande son employeur avec un sourire.
- Oui.
- Vous avez bien profité de votre jour de congé  ?
- Oui, je suis allé en ville.
- Il ne doit pas y avoir grand chose à faire pour un jeune garçon de votre âge. dit-il avec un nouveau sourire.
- Pas vraiment. dit Ophélien, les mains dans les poches. Il n'y a pas grand monde aujourd'hui, est-ce que je peux aller chercher un magazine pour m'occuper, j'en ai pour deux minutes  ?
L'homme le regarde comme s'il avait la tête ailleurs.
- Bien sûr, allez-y. dit-il d'une voix détachée.
Ophélien monte les escaliers quatre à quatre. Lorsqu'il rejoint sa chambre, il remarque qu'elle est en pagaille mais il estime ne pas avoir le temps de la ranger et il prend de quoi s'occuper avant de redescendre les escaliers quatre à quatre.
- Hum, je crois que quelqu'un est entré dans ma chambre et y a mis la pagaille. dit-il d'un ton hésitant.
- Comment  ? Qui a fait ça  ? dit monsieur Sutingocni en devenant rouge de colère.
Il rejoint rapidement l'étage. Après avoir sermonné les responsables, il croise un couple de clients qui lui parle longuement du merveilleux séjour qu'ils passent dans son établissement. Lorsqu'il redescend trois quart d'heure plus tard, il a oublié pourquoi il est monté à l'étage. Ophélien n'ose pas le questionner plus longuement. A midi, inquiet, il monte dans sa chambre où tout EST en ordre à son grand soulagement. Il note qu'on ne lui a rien volé et il se rassure.
 
 Cette nuit-là, Ophélien entend à plusieurs reprises la porte de la salle de bain couiner. Il a allumé la lumière plusieurs fois mais la pièce est vide et la porte n'est jamais à la même place.
- Tu délires, mon vieux  ! Ce n'est que ton imagination  ! Ce n'est pas possible, une porte ne peut pas bouger sauf avec un fort courant d'air.
Il songe à trouver un stratagème pour en avoir le cœur net comme coller un scotch sous la porte pour marquer sa position mais il n'a pas ce qu'il faut, il n'est pas certain que le phénomène se reproduise et au fond, il n'a pas envie de savoir ce qu'il en est réellement car la réponse quelle qu'elle soit le terrifie. Enroulé dans sa couverture, il tente de se boucher les oreilles avec le tissu et il finit par s'endormir de fatigue.
 
Au matin, il ouvre un œil en se souvenant qu'il est de nouveau en congé. Epuisé, il sent qu'il ne va pas en profiter beaucoup. Lorsqu'il regarde le réveil, il voit qu'il est encore tôt et il cherche à se rendormir sans succès. Dépité, il finit par se lever un peu bougon en songeant à ses heures de sommeil perdues.
Extrait du journal intime d'Ophélien
«  J 24
Il se passe des choses bizarres, je ne sais pas si c'est la réalité ou mon imagination. J'ai besoin de ce travail et je ne peux pas rentrer, mes parents seraient terriblement déçus et ils me diraient de rester fort et de régler cela comme un homme. Comment leur faire comprendre que j'ai l'impression de perdre pied jour après jour? Je commence à douter que ce ne soit que mon cerveau qui me joue des tours mais même si je cherche à en avoir le cœur net, rien ne me dit que je ne trouve pas toujours une explication logique comme je l'ai fait jusqu'ici. Dans le cas contraire, ce serait encore plus terrifiant. »


  Epuisé après cette nuit, Ophélien frissonne. A moitié éveillé entre ses draps, l'adolescent sent que l'atmosphère se refroidit, il ne sait plus s'il dort ou s'il est éveillé. Il a froid et une silhouette se penche sur lui. Incapable de bouger, il ne peut que la voir l'observer durant de longues minutes. Enfin, il parvient à allumer la lumière, secoué de frissons. 
 
  Quelques heures plus tard, il se réveille épuisé, il ne se souvient pas très bien de ce qui l'a tenu ainsi éveillé. Il parcourt l'île pour profiter du beau temps et de ses vacances. Puis, il rejoint un bourg pour acheter de quoi se faire un pique-nique et il laisse le grand air le purifier de ses peurs. Toute la journée, il parcourt l'île, lui qui d'ordinaire déteste se promener avec ses parents se rend compte qu'on peut prendre plaisir à marcher au grand air. Dans les petits chemins qui parcourent l'île, l'adolescent sourit en croisant des lapins et quelques renards qui filent toute allure à son approche.

lundi 21 août 2017

Contes et légendes de Berethiel-Nienor: B.O.U.M.


Nerveuse, la sorcière aux cheveux violets tord sa robe entre ses mains. A côté d'elle, ses camarades parlent de l'épreuve à venir sans lui prêter attention. La dernière épreuve du Brevet de l'Ordre Universitaire Magique est connue pour être difficile. Les examinateurs veulent évaluer ce que les élèves sont capables de faire au bout d'un an d'étude de la magie ; les étudiants sont libres de choisir leur sort afin de leur permettre de donner le meilleur d'eux-mêmes. Pour avoir la moitié des points, ils doivent choisir un sort, l'expliquer et le réaliser correctement. L'autre moitié des points est à la discrétion du jury qui évalue la complexité et l'originalité du sort en regard des connaissances théoriques de l'élève. L'épreuve compte pour un cinquième des points de l'examen de fin d'année et seuls les élèves qui ont une moyenne d'au moins soixante-quinze pour cent peuvent espérer continuer leurs études. La magie est une affaire sérieuse et ils ne peuvent permettre aux élèves médiocres de manier cet art plein de danger.



Raya s'avance dans sa robe neuve en tortillant ses cheveux violets emmêlés en une coiffure que la jeune sorcière de huit ans juge élégante. Le jury la regarde avec inquiétude car sa réputation s'est répandue dans l'école durant son année scolaire. Les dix personnes présentes se regardent puis la sorcière la plus à droite sourit et regarde l'enfant qui attend sans un mot.

- Bonjour Raya, peux-tu nous présenter ton sort et ta démarche ?

La femme sourit de nouveau et Raya se détend.

- Alors, j'ai testé mon sort sur un lapin et je vais rendre sa fourrure rose bonbon.

La petite fille fixe du regard les ingrédients disposés devant elle : plantes, souris, chauve-souris, chats, lapins, pierres et poudres diverses attendent dans le fond de la salle. Le cœur battant, Raya va chercher un lapin qu'elle prend délicatement avant de le poser sur la table prévue pour l'examen. Elle respire profondément pour se calmer et elle se concentre, elle se rassure car elle a répété ce sort à maintes reprises. La petite fille agite sa baguette pour lancer le sort et le lapin se transforme, sa fourrure passe du blanc au rose bonbon. Soulagée, elle sait qu'elle a réussi son épreuve.

- Bien, vous avez réussi votre examen. dit un sorcier en robe violette. Attendez, ce lapin continue à se transformer !

Rapidement, le lapin grossit et sa fourrure rose devient vaporeuse, telle de la barbe à papa. Ravie, Raya observe les effets de sa formule.



Le lapin bondit droit vers le jury et il cherche à mordre les jambes à sa portée. La sorcière qui a parlé la première hurle bientôt, le lapin l'a mordue profondément à la jambe. Elle monte sur une table alors que le lapin s'attaque aux autres membres du jury. Les larmes aux yeux, Raya rit de la scène. Au bout d'une dizaine de minutes, elle estime que le lapin s' est suffisamment amusé à poursuivre les examinateurs et qu'il est temps de le remettre dans sa cage. Aussitôt, les membres du jury récupèrent les baguettes qu'ils ont tous lachées sous l'effet de la surprise. Un professeur s'empresse de figer la créature pour l'examiner tandis qu'une sorcière soigne sa collègue.

- Nous allons délibérer ! dit l'homme en remettant le lapin dans sa cage après l'avoir longuement observé.



Une demie-heure plus tard, le jury revient dans la salle. La sorcière est un peu inquiète, d'ordinaire, les examens ne durent pas aussi longtemps.

- Bien. Raya, votre sort est raté mais en même temps, très réussi. D'un lapin blanc, vous avez fait un lapin rose bonbon à la fourrure pareille à du coton et aux dents effilées comme des lames de rasoir. Cette transformation est difficile, nous en sommes conscients. Nous avons longuement délibéré, nous voulions vous refuser votre diplôme. Mais nous devons reconnaître que ce sort est une prouesse pour un élève de première année. Néanmoins, cette créature est dangereuse. Vous avez certainement testé ce sort auparavant, que s'est-il passé ?

- Rien, ce sort a réussi comme toutes les autres fois. dit la sorcière, boudeuse.

- Dans ce cas, avez-vous conscience des risques que vous nous avez fait courir ? Pourquoi avoir choisi ce sort ?

- Parce que je le réussis bien et qu'il n'y a pas de danger.

- Ce lapin aurait pu blesser quelqu'un, vous en avez conscience ?

- Vous exagérez, il voulait seulement jouer ! répond la petite sorcière, indignée.

- Cette créature est dangereuse, elle pouvait mordre quelqu'un d'innocent ou sans défense. Avez-vous vu ses dents ? Sa vitesse ? Vous devez toujours évaluer les risques lorsque vous lancez un sort et être prête à y remédier. Compris ?

- Oui !

- Bien, merci. Vous pouvez sortir.



Une semaine plus tard, Raya est convoquée le jour des résultats des examens. Le comité de direction la reçoit dans un petit bureau mal éclairé.

- Bien, nous avons délibéré sur votre cas, Raya. Vos gaffes et vos sorts dangereux dont vous semblez pas mesurer la dangerosité nous ont conduit à vous exclure de notre établissement, la magie est une affaire sérieuse que vous prenez à la légère. Néanmoins, nous vous accordons votre B.O.U.M. pour vous permettre de vous en sortir par la suite et parce que nous avons décidé de vous refuser le redoublement. Vous pouvez disposer !

Les dents serrées, la sorcière quitte la pièce les larmes aux yeux. Ses camarades de classe la regardent passer mais pas un ne vient lui demander si elle va bien. Elle sait que très bientôt ses parents viendront la chercher, honteux de l'échec de leur fille. Dans le dortoir désert, alors que tous les élèves de sa promotion fêtent leur réussite aux examens, Raya reste seule à pleurer sans que personne ne lui prête attention. Elle se demande quel sera son avenir et en quoi ses pouvoirs effraient les autres. Son lapin était si mignon avec sa fourrure rose...

dimanche 20 août 2017

Hôtel de charme particulier Chapitre 5


Le lendemain, épuisé de sa mauvaise nuit, Ophélien s’aperçoit que tous les appareils électriques sont allumés dans le hall  : lampes, ordinateurs et imprimantes de l’accueil l’attendent prêts à entamer une nouvelle journée de travail. L'adolescent s’empresse de tout éteindre, le cœur battant, il regarde autour de lui sans rien remarquer de particulier  ; pour finir, il s’affale sur sa chaise, inquiet. Lorsqu’il croise monsieur Sutingocni, il feint l’allégresse. Il tient une piste car pour allumer l’ordinateur, il faut en connaître le mot de passe ce qui signifie que c’est un employé de l’hôtel qui s’acharne sur lui. Il hésite à en parler à son employeur mais il n’a aucune preuve donc il préfère s’abstenir. Et il pense que seul le gérant connaît son mot de passe.



A plusieurs reprises, le jeune garçon se retourne en entendant un cliquetis derrière lui comme lorsqu’on appuie sur un interrupteur. L’imprimante s’allume et s’éteint plusieurs fois tout comme la lampe de son bureau. Frissonnant, il feint de ne rien remarquer de particulier. La boule au ventre et les traits crispés, il attend la pause déjeuner avec impatience et il se réfugie aux toilettes dès qu’il le peut. Seul dans la petite pièce, il se sent protégé car il sait que le plaisantin ne viendra pas le débusquer jusque là. Dès que quelqu’un passe près du comptoir, les phénomènes s’arrêtent comme par miracle et le jeune garçon soupire de soulagement. Il profite de ces minutes de répit pour remettre ses idées en place et tenter de réfléchir à la situation. Doit-il en parler à son employeur  ? Le fait que les phénomènes s'arrêtent quand quelqu'un approche signifie que ce n'est pas un problème mécanique. Lorsque l'adolescent se fait cette réflexion, il pâlit mais devant le client qui lui demande un renseignement, il tente de faire comme si de rien n'était. Toute la journée, les phénomènes se répètent et Ophélien lorsqu'il est seul se plonge dans un de ses livres dont vous êtes le héros pour s'occuper et ne pas penser. Il réfléchit longuement à la question et il finit par se murmurer pour lui-même  :

- C'est une vieille bicoque où rien ne fonctionne bien, elle va finir par te rendre dingue si tu n'y prends pas garde. Il y a une explication, même si ce n'est pas celle que tu es prêt à accepter.

La journée se termine sans incident notable et Ophélien, épuisé, s'endort d'un sommeil de plomb après avoir éparpillé ses vêtements dans la pièce, trop las pour les ranger. Au matin, il retrouve ses habits parfaitement pliés au pied de son lit, il ne comprend pas mais le jeune garçon se dit que sa mémoire lui joue des tours. Toutefois, il y repense plusieurs fois durant sa morne journée mais au fil des heures, il se rassure, sa mémoire lui joue des tours. Lorsqu'il quitte son poste ce soir-là, il a totalement oublié l'incident.



Le lendemain, Ophélien reçoit sa part de pourboires qu'il met en lieu sûr. Il est étonné lorsqu'il compte la somme totale. Comment les clients peuvent-il laisser des pourboires aussi importants à moins d'avoir pitié de cet hôtel miteux  ? Ophélien empoche l'argent sans chercher plus loin. Dans sa chambre, il réfléchit à l'endroit où le mettre en lieu sûr pour qu'on ne le lui vole pas. Il ne trouve pas où le ranger aussi dès qu'il a fini son service, il se met en quête d'un petit porte-monnaie avec un porte-clé pour mettre sa clé et son argent. Rassuré, le jeune garçon revient à l'hôtel en courant pour ne pas manquer l'heure du repas.



Un midi, alors qu’il déjeune seul dans la cuisine, il se retourne en sentant un souffle dans son cou et il remarque que les portes des placards et les tiroirs ont été ouverts dans la pièce. Avec un soupir, il délaisse son assiette pour tout refermer.

- Je deviens fou. Je n’ai peut-être pas remarqué que quelqu’un a tout laissé ouvert lorsque je suis entré dans la pièce. murmure-t’il avant de s’empresser de quitter les lieux. Alors qu’il passe la porte, il entend des bruits de pas derrière lui, il se retourne mais il est seul. Il remarque les restes de son repas sur la table qu'il a oublié, troublé, et il s’empresse de tout nettoyer pour quitter les lieux au plus vite.

Le reste de la journée est monotone, un couple de clients arrive avec de nombreux bagages que le jeune garçon doit monter au dernier étage dédié aux chambres des clients. Courageusement, l'adolescent empoigne les valises et il commence à les monter à l'étage. Il évalue rapidement les étages à monter et il soupire, sa chambre est un étage au-dessus et il sait que les derniers étages sont difficiles à monter lorsque l'on est chargé. Alors qu'il passe devant le bureau de son employeur, ce dernier le voit crouler sous les bagages et il s'empresse de l'aider.

- Vous auriez dû me demander de l'aide, Ophélien. dit-il d'un ton empli de reproches.

- Je ne voulais pas vous déranger, j'y serais arrivé seul.

- Il serait regrettable que vous vous fassiez mal ou que vous glissiez dans l'escalier.

L'adolescent rougit, il sait qu'il a commis une faute et c'est mal à l'aise de se voir ainsi réprimander devant les clients, qu'il voit sourire un bref instant, qu'il prend les bagages les plus légers. Les bagages montés, il sent la main de monsieur Sutingocni se poser sur son épaule et il lui dit de ne pas hésiter à demander de l'aide. Il sait bien qu'il est seul à l'accueil, qu'il vient de prendre son poste en cette période particulièrement chargée pour la saison et qu'il n' a pas l'habitude de ce genre de poste.

De retour derrière son comptoir, l'adolescent s'interroge. Une période très chargée  ? En pleine saison estivale alors que les clients sont plutôt rares  ? Le jeune réceptionniste ne comprend pas comment l'hôtel peut fonctionner vu la faible fréquentation. Il inspecte le hall et il songe que cela explique pourquoi le bâtiment n'est pas rénové.


La nuit suivante, il se réveille en entendant de l’eau couler. Il suit le bruit et il remarque que le robinet de sa salle de bain s’est ouvert, Ophélien ne cherche pas à comprendre, il éteint l’eau et va se recoucher, trop épuisé pour chercher à comprendre ce qui a pu se passer.

Au réveil, il entre dans la pièce pour prendre une douche, l’esprit embrumé par le sommeil, il ne se souvient pas de suite de la nuit. En sortant de la douche, il se rappelle soudain des évènements et il hurle lorsqu’il remarque des traces sur le miroir de la salle de bain.

- Arrête, c’est toi, tu as dû toucher quelque chose de gras puis le miroir lorsque tu t'es levé cette nuit. Qui vérifie si son miroir est propre en entrant dans sa salle de bain  ? Et cesse de parler à voix haute, tu vas passer pour fou. Déjà que tu as laissé le robinet ouvert hier soir  !

Lorsqu’il jette un dernier coup d’œil en quittant la pièce, le jeune garçon remarque que des lettres sont inscrites dans la buée du miroir. Mais il file en essayant d’oublier tout ça.

Derrière le comptoir de l’accueil, le jeune homme hésite, doit-il croire ce qu’il a cru voir ou le mettre sur le compte de la fatigue, d'une crise de somnambulisme?

- Bonjour, monsieur.

Un homme de haute taille lui fait face. Arrivé la veille, le client entre deux âges semble inquiet.

- Je peux vous aider  ? demande Ophélien.

- Oui, suivez-moi, il y a des soucis dans ma chambre.

Le jeune garçon cherche le gérant du regard mais il ne le voit pas, il hésite avant de suivre le client dans sa chambre après avoir laissé une note pour expliquer son absence.

Dans la pièce, Ophélien s’arrête un instant pour admirer les dorures et les moulures à peine éclairées du lit à baldaquin qui semble déplacé dans la vieille bâtisse de bois. Et ce n'est qu'à ce instant qu’il la sent. Une odeur flotte dans l'air.

- Ca sent comme ça depuis votre arrivée  ? Vous n’avez pas demandé à changer de chambre  ?

- J’ai été réveillé à minuit par cette odeur épouvantable, j’ai aéré en pensant qu’elle disparaitrait mais elle devient plus forte d’heure en heure.

- Je comprends.

Ophélien se rend à la fenêtre pour respirer l’air frais du dehors, l’odeur de renfermé et de moisissures s’est tout à coup mêlée d’un relent de fumier qui l’a écœuré. Ne sachant que faire, il décide de se montrer professionnel et de commencer par chercher la cause de l’odeur dans les conduits de lavabo, de douche et de toilettes mais l’odeur semble concentrée dans la chambre. Il inspecte le dessous des meubles à la recherche d'un animal mort mais il ne voit rien. Les bras ballants, Ophélien ne sait que faire et il s’apprête à quitter la pièce quand monsieur Sutingocni les rejoint.

- Bonjour, ce client a un problème d’odeurs dans sa chambre et je venais voir. Elle ne vient ni de dehors, ni des canalisations. J’ai aéré en attendant de trouver une solution.

- Merci Ophélien, je m'en occupe, vous pouvez y aller. Ils exagèrent  !

Le jeune garçon ne dit mot et quitte la pièce, il ne sait pas ce que ces clients ont fait mais ils ont réussi à transformer la chambre en une telle bulle de puanteur. Il ne peut nier qu’ils ont réussi leur coup. Avide de respirer l’air plus pur du couloir, Ophélien inspire sitôt la porte passée. Une odeur de vieux, de renfermé mêlée d’une odeur de poussière atteint ses narines. En courant, il court rejoindre sa chambre pour respirer l’air pur à la fenêtre sans être dérangé. Quelques minutes plus tard, il se sent mieux et il rejoint son comptoir à l’accueil. Il pâlit et ses cheveux se dressent sur sa tête, l’odeur de la chambre qu’il vient de quitter flotte dans l’air. Puis il se raisonne, son patron a dû passer et traîner l’odeur derrière lui. Elle a dû rester en suspens dans le hall désert.  ; comme personne n'est entré ou sortir, l'air n'a pas eu le temps d'être chassé à l'extérieur. Ophélien s’empresse d’aller ouvrir la porte pour renouveler l’air en se disant qu'il a beaucoup trop d'imagination.



Extrait du journal intime d'Ophélien  :

«  J 17

Il se passe des choses bizarres ici. J'ai acheté un cahier pour en garder des traces.

Je sais bien que ce lieu est chargé d'histoire mais il me rend fou. Les parquets craquent souvent la nuit, comme si quelqu'un marchait dessus mais il n'y a jamais personne. Le pire reste le manque de lumière, on ne voit rien  ! C'est déprimant.



Ce lieu est déprimant. Les gens sont gentils mais ils sont bizarres, ils paient une fortune pour venir dans cette île solitaire, cette maison est sombre, vieille et sans attrait. Et en plus, ils laissent des pourboires hallucinants. A côté de ça, la machine à laver fonctionne quand elle veut et personne ne s'en inquiète. Je dois absolument refaire une machine demain et j'ai peur de voir encore mes vêtements prendre une teinte étrange. Et il y a toutes les choses bizarres qui arrivent de temps en temps. Elles peuvent s'expliquer mais c'est louche.  »



Le lendemain, Ophélien un peu inquiet se dirige vers la machine à laver. Il suit scrupuleusement le mode d'emploi affiché et le linge ressort parfaitement propre. Soulagé, il se dit qu'il a fait une erreur la dernière fois. Epuisé après une longue journée de travail, il étend son linge avant de se glisser sous les couvertures pour feuilleter le journal de la veille qu'il a emprunté dans le hall. Il le lit rapidement avant de s'empourprer. Doit-il le ramener  ? Mais il n'ose pas le faire.

- Arrête, tu es stupide, il n'y a rien en bas  ! Et si on se rend compte que tu as volé le journal, tu auras des ennuis. Vas-y, ne fais pas ton nigaud.

L'adolescent hésite et il se décide à déposer le journal en haut des marches, il n'ose pas aller plus loin. Il court pour rentrer dans sa chambre et il ferme précipitamment la porte.

- Tu vois, il ne s'est rien passé du tout  ! se murmure-t'il.

Malgré tout, c'est agité de tremblements qu'il se glisse sous ses couvertures.



Une tasse de thé à la main, elle se rassied en tailleur sur son clic-clac aux motifs indiens. Elle relit les dernières lignes qu'il vient d'écrire quand il entend toquer timidement à la porte du salon. La silhouette se redresse, surprise car la pièce n'est jamais fermée. L'inconnue est seule et elle n'a pas entendu la porte d'entrée, fermée à clé, s'ouvrir. Des pieds nus foulent le parquet qui grince légèrement. La jeune femme se retourne pour se retrouver face à un adolescent qui se plante devant elle, mal à l'aise. Les mains dans les poches, il la regarde, un peu intimidé tandis qu'elle se lève avec lenteur.

Ces cheveux raides et roux, ces vêtements informes, cette nonchalance et surtout ce casque de baladeur que l'adolescent tient dans la main. Non, ce ne peut pas être...Moi.

- Bonjour, je cherche monsieur Sutingocni. Mon réveil n'a encore pas sonné ce matin et je suis super en retard.

- Pardon, c'est de ma faute si tu ne te lèves jamais à l'heure et si tu dors mal.

- Ah, c'est vous l'auteur? dit Ophélien en remarquant le document ouvert sur l'ordinateur. Parce que là, je commence à flipper.

- C'est normal. dis-je avec une grimace.

- Et ça va durer longtemps?

- C'est presque terminé.

- Et ça va mal finir?

- Pas très bien, je crois. Va dormir, tu te lèves tôt demain, Ophélien. dit la jeune femme avec un soupçon de tendresse dans la voix.

- Laisse-moi au moins dormir cette nuit, par pitié, je suis fatigué.

- D'accord.

D'un pas traînant, le jeune garçon s'évanouit dans le couloir. L'auteur baisse le nez sur son écran d'ordinateur.

" Ophélien se réveille en sursaut. Les yeux ouverts dans le noir, il écoute attentivement les bruits de la chambre. De nouveau, le bruit se fait entendre. On dirait une araignée ou une souris qui griffe le parquet. Ophélien se recroqueville sous son drap en se retenant de gémir. Il inspire et il sort prudemment sa main pour allumer la lampe de chevet.

- Pourvu qu'elle fonctionne cette fois-ci...

La lampe s'allume et l'adolescent parcourt la chambre du regard. Elle est vide, pourtant il est certain d'avoir entendu du bruit. Il éteint la lumière et le bruit se fait de nouveau entendre, plus proche. "

Sans hésitation, la femme supprime le dernier paragraphe que je remplace:

« Après une nuit paisible, Ophélien se réveille reposé pour la première fois depuis bien longtemps. Pour une fois, il n'est pas en retard, il prend son temps. Il se douche avant de filer à la cuisine.

- Petit, tu t'es levé à l'heure ce matin? Tu as bien fait, les crêpes sont encore chaudes! dit Maggiorino, un grand sourire aux lèvres.

L'adolescent salue le cuisinier et il va se servir au buffet. Pour une fois qu'il a le temps de petit-déjeuner, il compte bien profiter du buffet et des crêpes tant qu'elles sont chaudes. »

Ophélien se réveille en sursaut.

- Je deviens vraiment dingue  ! J'ai rêvé que j'étais le personnage d'un écrivain un peu sadique. songe-t'il en s'enroulant dans sa couverture.

Quelques instants plus tard, il dort de nouveau, épuisé.



Mais il se réveille de nouveau peu après, pour un besoin pressant. Il remarque son cahier au pied de son lit et il s'en saisit pour noter ses dernières impressions afin de se libérer l'esprit des pensées intrusives qui troublent son sommeil.



Extrait du journal intime d'Ophélien  :

« Je fais des cauchemars bizarres depuis quelques temps mais je ne sais pas à qui en parler. Je crois que c'est la fatigue et aussi l'ennui, je passe beaucoup de temps à lire des livres dont vous êtes le héros à l'accueil quand il n'y a personne. Je pense que ces lectures stimulent mon imagination mais que faire d'autre  ? Je n'ai pas ma gameboy et je ne peux pas jouer avec lorsque je travaille. Le seul truc que je peux prendre, c'est un papier et un crayon pour m'occuper. Je pourrais prendre mon journal intime mais si le patron tombe dessus  ?»



L'adolescent relit les phrases qu'il vient d'écrire, satisfait. Il pose le cahier à côté de lui, sur la table de nuit et il éteint la lumière, l'esprit léger. Dans ses rêves, cette nuit-là, sans en avoir conscience ni le moindre souvenir au matin, il voit des ombres blanches danser une ronde en chantant autour de lui. Puis ils entonnent un air qui ressemble à une musique de harpe et ils dansent en sautillant dans la chambre. Puis, il rêve qu'il se trouve au bord d'une falaise et qu'un rien peut le faire basculer dans le vide, il marche comme sur un fil mais il peut encore choisir de retrouver la terre ferme ou de basculer irrémédiablement dans le vide. Tel un funambule, il semble hésiter dans son rêve mais il finit par s'éloigner du précipice en foulant l'herbe froide et mouillée sous ses pieds.



Le jeune garçon se réveille en sursaut, il est trois heures du matin, il ne lui reste que quatre heures à dormir et il est épuisé comme s'il n'avait pas dormi du tout. Ophélien se recouche avec un soupir et il s'endort, enfin apaisé. Dehors, le vent s'est mis à souffler et il fait craquer la vieille maison mais l'adolescent n'entend rien. Pour une fois, son sommeil est paisible. Le lendemain, le jeune garçon se réveille à l'heure et de bonne humeur. Il descend l'escalier en chantonnant, prêt à affronter une nouvelle journée.

samedi 19 août 2017

Contes et légendes de Berethiel-Nienor: La cascade du destin


Au pied des collines prémonitoires, il y a si longtemps que personne ne se souvient qui nomma la cascade du destin, un roi voulut boire cette l'eau réputée depuis toujours pour dévoiler l'avenir. Ce roi courageux allait de quête en quête pour accroître sa renommée, il connaissait bien cette cascade et il voulait être le premier à boire de cette eau et à raconter ce qu'il avait vu car à sa connaissance jusqu'ici personne n'y avait survécu. Il voulait se prouver qu'il était assez fort pour supporter la vérité sur son avenir. Son entourage tenta de l'en dissuader mais l'homme dans la force de l'âge se contenta de rire en lissant ses moustaches brunes. Il décida de se rendre à la cascade dès le lendemain midi escorté par ses plus fidèles soldats.



Agenouillé devant le bassin, le roi regardait l'eau vive couler devant lui. Les soldats qui l'accompagnaient le supplièrent de renoncer à son projet mais il ne les écouta pas. Il se pencha sur le bassin où il ne vit que son reflet. Il se vit encore jeune, puissant et vigoureux, il ne voyait pas ce qui pourrait lui nuire.

- Ce n'est que de l'eau ! dit-il après avoir examiné le liquide durant quelques minutes.

Il y plongea les mains en riant. L'eau le glaça et il s'empressa de la porter à sa bouche avant que ses doigts ne s'engourdissent. L'eau qui coulait dans sa gorge lui glaça la gorge et l'estomac mais sa langue lui révéla un goût divin, un parfum de miel et de fleurs avec une pointe de noisette et de soleil qu'il n'avait jamais rencontré auparavant. Autour de lui, ses soldats l'observaient en silence.

- Voyez, ce ne sont que des contes ! Rentrons au château ! dit le roi en remontant sur son cheval noir.



Sur le chemin du retour, escorté par ses gardes, il rit de son aventure et des contes liés à la cascade. La nuit venue, il rêva de maintes choses dont il gardait un vague souvenir. Au matin, il dit bonjour à son fils aîné qui buvait son lait dans la salle à manger et à sa vue, il sut qu'il ne vivrait pas au-delà de sa dixième année, victime d'une chute de cheval. Mais il haussa les épaules sans y prendre garde.

Plus tard, la servante vient lui apporter son petit-déjeuner et il mangea en regardant son fils, un peu inquiet. Il erra dans son château et il vit le bâtiment recevoir la visite du roi puis il le regarda s'effondrer alors qu'un vieil homme assistait à sa ruine, impuissant, faute d'argent pour l'entretenir. Inquiet, le seigneur regagna sa chambre et lorsqu'il croisa son reflet dans un miroir, il sut qu'il mourrait dans les dix ans à la guerre dans une longue agonie douloureuse. Et il comprit que le vieil homme qu'il avait entrevu était son fils aîné qui, ruiné, perdrait le château construit mille ans plus tôt par son ancêtre. N'y tenant plus, le roi retourna à la cascade du destin où il mit fin à ses jours, incapable de supporter d'entrevoir l'avenir à chaque instant. Il tremblait désormais à chacun de ses pas et il savait qu'il ne vivrait désormais plus en paix.

vendredi 18 août 2017

Hôtel de charme particulier Chapitre 4

  Toute l’équipe se trouve réunie dans le hall et le directeur les rejoint pour leur fait part du dernier bulletin météorologique. Ophélien qui a l'habitude de rester caché derrière le comptoir le voit sous un nouveau jour. La double porte de bois sculpté avec une épaisse vitre qui ne laisse pas passer la lumière, le bois sombre de la grande pièce au parquet de bois foncé renforcent la tristesse de ce lieu qu'il juge sinistre en ce jour de pluie. Son comptoir de bois et le miroir situé derrière lui paraissent tristes et solitaires. Derrière le comptoir, Ophélien entend du bruit dans le couloir qui mène aux toilettes et vers le bureau du gérant. Il inspecte le reste de la pièce mais il ne voit que la porte qui mène vers les communs et celle qui conduit au restaurant. Inquiet, l'adolescent inspecte les deux escaliers de chaque côté qui montent vers les chambres. Mais tout est tranquille. Le jeune réceptionniste qui a oublié son employeur écoute son discours.
- Un avis de tempête a été émis. Personne ne peut quitter ou rejoindre l’île. Nous n’avons pas été prévenus, l’hôtel n’a donc pas été évacué. Nous avons eu des problèmes de communication, nous patienterons ensemble si vous le souhaitez ou vous pouvez rejoindre vos chambres dès à présent sous réserve de laisser vos volets fermés. Les vitres risquent de se briser sous la force du vent, il est donc primordial que les volets demeurent fermés jusqu’à la fin de la tempête. Vous devez veiller à prévenir les clients et les installer dans le grand salon.

  Les clients arrivent peu à peu et ils s’installent confortablement dans le grand salon où de la musique est mise pour créer une ambiance chaleureuse. Au bout de quelques minutes, une voix indéfinissable s’élève de l’appareil et ses mots incompréhensibles emplissent la pièce avant de se réduire à un chuchotement puis de mourir pour laisser place à la musique. Toutes les personnes présentes se regardent en souriant avant de reprendre leurs activités habituelles. Ophélien sursaute en entendant la voix s’élever dans la pièce, il se demande s’il a rêvé ou non mais face à l’indifférence des autres occupants du salon, il se dit qu’il a imaginé la chose. Chargé de guider les clients, il estime sa présence inutile et il quitte le petit salon avec un dernier regard pour examiner ce lieu qu'il ne connaissait pas. Les fauteuils de velours bleu foncé, les lourds rideaux du même velours qui ornent les fenêtres et la petite cheminée donneraient à cette pièce une allure chaleureuse sans le bois sombre du parquet et les sinistres portraits aux murs qui semblent représenter les anciens occupants des lieux. Tristes et fatigués, les personnages peints paraissent suivre des yeux ce qui se passe dans la pièce et le bois sombre du cadre ne fait que renforcer cette impression sinistre.

  Le vent fait rage et Ophélien qui se rend aux toilettes pour assouvir un besoin naturel entend du bruit une fois la porte refermée. Un son indéfinissable l’entoure comme du sable qui s’écoule d’un sablier. Intrigué, il inspecte la petite pièce et il se rend compte que le bruit provient des murs. L’oreille plaquée au carrelage froid, il écoute longtemps le bruit qui l’intrigue. Il se mue en pluie de gravillons qui tombent et c’est plein de peur qu’il revient dans la salle commune. Silencieux, il réfléchit, ces bruits ont forcément une explication logique. Mais il ne trouve rien et il se résout à retourner dans la pièce pour faire ce qu’il était venu y faire car il n’ose pas monter dans les étages seul. Des grattements ont succédé au bruit d’écoulement et il quitte la pièce précipitamment quelques minutes plus tard tandis que des couinements accompagnent le bruit de la chasse d’eau. Terrifié, le jeune garçon reste debout quelques instants dans le couloir pour tenter de reprendre ses esprits.
- Ce n’est rien  ! Les murs de bois sont vermoulus, des souris vivent dans l’épaisseur des murs. Elles ont dû faire tomber de la sciure, des morceaux de bois et des gravats en essayant de monter ou descendre. Ce n’est rien de grave, il y a forcément une explication logique. songe-t'il en rejoignant le salon où rien n’a changé.

   Deux heures passent et Ophélien qui n’a pas grand chose à faire reste assis dans un fauteuil un peu à l’écart. Il rêve à son tour du monde, il se voit avec son amie sur un voilier dans le Pacifique, ils piquent-niquent sur un atoll désert avant de se baigner et de faire une sieste au soleil. Ils vont ensuite nager avec les dauphins et les tortues dans l’eau chaude des mers du sud. Puis ils prennent un avion vers l’Australie où ils s'émerveillent des kangourous, des koalas et tout un tas de créatures qui vivent en liberté dans le bush. Il se voit en train d’envoyer une carte postale à ses parents depuis une boîte aux lettres perdue dans la brousse quand il sent une main se poser sur son épaule.
- Ophélien ? Nous allons faire passer les plateaux de boisson et de nourriture parmi les clients. Vous nous aidez ? dit la voix de monsieur Sutingocni.
L’adolescent acquiesce, quittant ses rêves à regrets.

  La tempête s’apaise et peu à peu, les clients reprennent leurs activités habituelles. Le jeune employé décide de rejoindre sa chambre pour se changer. Alors qu’il allait tourner la poignée, le grincement du parquet l’arrête. Il pense que quelqu’un se trouve dans la pièce, profitant que tout le monde est réuni dans le salon pour voler les clients et il ouvre la porte en grand pour surprendre l’intrus. Mais la chambre est vide, le contenu de sa valise est éparpillé dans toute la pièce et la fenêtre ouverte laisse entrer la pluie qui a commencé à tremper les vêtements à sa portée. Ophélien referme la fenêtre et il vérifie qu’il ne manque rien à ses modestes possessions avant d'éponger le parquet comme il peut.

  La tempête terminée, les clients rejoignent leurs chambres tandis que les employés rouvrent les volets dans les chambres laissées vides. Ophélien remarque que les draps sont roulés au pied d’un lit qui aurait dû être fait car personne n’occupe cette chambre. Avec un soupir, il vérifie que les draps sont propres et il refait le lit comme il peut. La main sur la poignée, il va sortir après avoir jeté un dernier regard derrière lui quand il entend le bruissement d’une étoffe vers l’emplacement du lit. Il se retourne mais il ne voit rien sur le lit et dans la pièce. Les sourcils froncés, il inspecte la pièce mais les deux tables de nuit, la petite armoire et le bureau n'ont pas bougé, il hésite à aller vérifier qu’une souris ne s’est pas glissée dans le lit mais il n’entend rien et il sort précipitamment, pris de chair de poule. En fermant la porte, il remarque que la chaise est couchée sur le bureau, ce qui est inhabituel mais il fait comme s'il n'avait rien remarqué.

  Dans une autre chambre, il trouve toutes les portes et tous les tiroirs des meubles ouverts. Ophélien se dit qu’un employé a dû utiliser sa clé passe-partout pour fouiller les chambres à la recherche d’objets oubliés et qu’il a peut-être volé des choses. Il se demande s’il doit en parler à son employeur mais il renonce, le coupable ne sera jamais découvert de toutes manières et il se fera mal voir par l’équipe. Au fond, cela ne le regarde pas le moins du monde et il est probable que le voleur soit rentré bredouille.
  
  Le soir venu, Ophélien couché dans son lit accuse la fatigue d’avoir trompé son imagination. Il rit de sa bêtise avant de s’endormir. Au matin, ses pieds trempent dans une flaque d’eau lorsqu'il se lève. Intrigué, il remarque que l'eau provient de sa salle de bain où il trouve le robinet de son lavabo ouvert et la vasque qui déborde, le bouchon est mis. Avec un soupir, le jeune garçon vide le lavabo et il éponge avec des serviettes l’eau qui a inondé le parquet. Il ne se souvient pas s’être lavé la veille au soir et il ouvre la fenêtre pour faire sécher le parquet en se préparant aussi vite que possible. Une demi-heure plus tard, il descend en retard pour prendre son petit-déjeuner. Seul, il avale un café tiède et il se glisse derrière son comptoir. La journée se passe sans incident notable. Alors qu’il rejoint sa chambre, le soir venu, il entend des bruits de pas derrière lui mais lorsqu’il se retourne, il ne voit personne. Il est pourtant certain d’avoir entendu des pieds nus fouler le bois de l’escalier.
- Je deviens fou  !

  La tête dans les mains, le jeune homme entre dans sa chambre où il trouve toutes les portes de placards, les fenêtres et tous les tiroirs ouverts. Il gémit, mais il se rassure, quelqu’un s’amuse à lui faire des farces, il n’y a rien de paranormal dans tous les évènements passés.

  Autour de lui, le parquet grince, la peur commence à s’insinuer en lui. Son cœur et sa respiration s’accélèrent, la chair de poule le fait trembler. Ophélien frissonne mais il se reprend.
- Je vais être courageux et je vais aller voir ce qui se passe  !
Le jeune garçon referme toutes les portes puis il descend l’escalier, ses pieds nus font craquer le bois. Dans le salon vide, la télévision est allumée, l’image brouillée est accompagnée de voix déformées. Il entend des chaises racler le sol dans la salle à manger proche. Ophélien sent ses cheveux se dresser sur sa tête et il remonte dans sa chambre.
- Tu es stupide  ! Quelqu’un a dû allumer la télévision et oublier de l’éteindre. Peut-être que monsieur Sutingocni est insomniaque et qu’il travaille en silence durant la nuit. Ne sois pas stupide, qui serait entré dans ta chambre  ? Un client ou un employé de l’hôtel jaloux  ? Ton patron ne pourra rien faire pour toi et tu peux toujours aller voir la police, mais rien n’a été volé, ils ne feront rien. On te harcèle, reste à réunir des preuves de ce que tu avances pour aller voir les personnes concernées mais pas de suite, tu n’as aucune preuve.

   Le lendemain soit dix jours après son arrivée, Ophélien se dit qu’il est grand temps de faire une lessive. A la fin de sa journée de travail, il cherche quelqu’un qui l’aide à mettre en marche sa machine et il demande à son employeur, un peu honteux, comment faire. Il regarde l’adolescent avec un sourire et il lui explique qu' il faut bien commencer un jour.
- Le mode d’emploi est affiché dans le local, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas compliqué. Vous choisissez le programme, la température selon les étiquettes des vêtements, tout est noté sur la machine, vous mettez la lessive à l’intérieur et vous mettez en marche. Je dois y aller, il est tard  ; à demain  !

  Dans le hall, sa bassine de linge à la main, l’adolescent se sent stupide. Il se rend dans la buanderie pour essayer de faire ce que son patron lui a dit. Une petite notice est apposée sur le mur et il essaie de comprendre ce qu’il doit faire.
- Bon, mon vieux, on y va. Tout le monde fait ça, tu dois bien pouvoir y arriver. «  Attention, ne mélangez pas les couleurs claires et foncées.  » Euh, oui  ? C’est quoi la limite entre une couleur claire et foncée  ? Du gris moyen ou du jean, c’est quoi  ? «  Attention aux linges délicats.  » Le patron m’a parlé de la laine et euh, je n’ai rien de délicat… Ou mes sweatshirts avec des motifs collés dessus, ça compte  ? Maman râle souvent pour que les mette à l’envers, c’est sans doute pour ça.

  Dépité, Ophélien trie le linge comme il peut, il met consciencieusement ses sweatshirts à l’envers pour ne pas abimer le décor. Il pense qu’il a bien effectué son premier tri, il est seul, aussi, il utilise deux machines à laver pour séparer les couleurs.
- Je mets le linge, la lessive. Où  ? Le schéma n’est pas du tout clair… D’accord, on va dire ici. Les lingettes antidécoloration, ça sert à quoi  ? Gnagnagna,blabla, leur mode d’emploi n’est pas très clair. Je les mets sur le dessus ou au milieu du linge  ?
Un peu inquiet, il met les deux machines en marche après avoir réglé la température au jugé. L’eau commence à entrer dans la machine et il craint de la voir déborder de partout en jets de bulles et de mousse, mais il n’en est rien. Soulagé, il attend, il ne sait pas combien de temps la machine met à se terminer. Au bout d’un temps qui lui semble très long, il sort enfin son linge.
- Mais c’est une machine à salir le linge ou quoi  ?

  Les vêtements ont pris une teinte marron, l’adolescent a envie de pleurer. Courageusement, il décide de refaire la manipulation dans l’espoir de voir ses vêtements ressortir enfin propres. Il met en marche un cycle long avec une quantité importante de lessive, il craint de voir la mousse sortir de la machine à laver mais il n’en est rien. Une demi-heure plus tard, son linge ressort parfaitement propre à son grand soulagement.
- Je suis trop fort, j’ai réussi ma première machine  de linge  !
Pourtant, il ne comprend pas d’où venait cette couleur marron. Il se demande si elle ne provient pas de l’eau qui se serait salie pour une raison inconnue mais dans ce cas, pourquoi même ses vêtements gris sont-ils ressortis marron  ? A moins que l'eau ne soit très boueuse.

   Ce soir-là, l'adolescent s’endort épuisé après avoir annoncé à ses parents que ça y est, il sait faire une machine. Il leur ment en leur disant que tout se passe bien, il ne parle pas des choses bizarres qu’il croit voir depuis son arrivée. Ils vont lui dire que c'est lié au stress et qu’il doit consulter un psychiatre, chose qu’il n’a pas envie d’entendre, il a assez de mal à se convaincre lui-même de l'envisager avec sérieux.

  A minuit, Ophélien entend du bruit dans la chambre, des pieds nus foulent le parquet qui se met à grincer. Le cœur battant, il ouvre les yeux et il scrute le noir de la pièce sans succès. A tâtons, il cherche sa lampe de chevet durant d’interminables secondes. Quand enfin, il la trouve, elle ne fonctionne pas. Blême, il écoute autour de lui mais tout paraît silencieux. Il se remémore la disposition de la pièce pour courir vers l’interrupteur. Sur son passage, il heurte une chaise mais il trouve ce qu’il cherche. La lumière inonde la pièce où il est seul.
-J’avais oublié la chaise  ! songe-t’il. Je deviens vraiment dingue dans cette maison qui pourrait bien être hantée.
Il revient vers la lampe qu'il trouve débranchée. Le fil à la main, il ne comprend pas comment cela a pu arriver.
- Bon, ce n’est rien, j’ai peut-être tiré dessus en me levant en vitesse un matin.

   Les deux jours suivants, chaque fois qu’Ophélien entre dans la pièce, une odeur de renfermé assaille ses narines. Il aère la chambre chaque fois qu’il le peut mais il n’ose pas laisser la fenêtre ouverte de peur de laisser entrer des insectes qu’il aura du mal à faire sortir. Il inspecte la chambre plusieurs fois à la recherche de la cause de cette odeur mais il rentre toujours bredouille de ses inspections. Plusieurs fois, alors qu’il prend sa douche, il entend le parquet couiner. Mais il sait que personne ne peut entrer car il n'a pas entendu la porte s'ouvrir en grinçant et il se rassure, ce n’est que le fruit de son imagination.

   L’odeur disparaît du jour au lendemain sans que le jeune garçon comprenne l’origine de ce changement. Durant ces deux jours, il a cherché l’odeur dans l’hôtel mais il n’a rien trouvé de semblable dans les pièces où il s’est rendu. Il a tenté de suivre l’odeur à plusieurs reprises sans résultat. Il se questionne longuement, la fatigue commence à lui brouiller les idées. Il se fait plusieurs fois la réflexion qu’il devrait noter les évènements pour s’en souvenir et peut-être trouver une explication.

  Ce soir-là, Ophélien est épuisé mais il sait qu’il n’arrivera pas à dormir. Il a besoin de mettre de l’ordre dans ses idées.
- Commençons par le début. Qu’est-ce qui est inexplicable ou vraiment étrange  ?
L'adolescent réfléchit mais il ne trouve rien d’inexplicable. Il conclut que ce ne sont que des coïncidences, un concours de circonstances. Il convient également que la demeure où il se trouve et la lande qui l’entourent jouent dans sa perception des choses, le climat est favorable à l’imagination de choses farfelues qui n’existent pas.

  A minuit, il sent un frôlement près de lui et il n’y tient plus. Il s’habille et il sort dans la nuit pour trouver une pharmacie. Après une demi-heure de marche, il arrive à une officine qui, par chance, est de garde cette nuit-là.
- Bonjour, je voudrais un somnifère.
- Bonjour, vous en avez déjà pris  ?
- Jamais.
- Vos insomnies sont récentes  ?
- Oui, depuis que j’ai commencé à travailler.
- Votre emploi se passe mal  ?
- Non, ça se passe bien.
- Vous êtes stressé  ?
- Pas plus que d’habitude, enfin si, il se passe juste des choses bizarres.
- Quel genre de choses  ?
- Des bruits de pas, des lumières qui s’allument sans raison, le parquet qui grince.
- Vous vivez dans un vieux logement  ?
- Oui.
- Je vous donne ce médicament, c’est un somnifère léger à base de plante pour l’essentiel. Il est sans ordonnance. Prenez également ceci, c’est de l’homéopathie, ça vous aidera à vous détendre. A moins que vous ne vouliez pas d’homéopathie  ? Si vos troubles persistent, allez voir votre médecin traitant qui vous donnera un traitement plus fort ou vous orientera vers un médecin psychiatre. Il est normal d'avoir des insomnies lorsque l'on dort dans un endroit qui n'est pas familier avec un changement de rythme.
- Merci beaucoup. Je n’ai jamais pris d’homéopathie mais si ça se vend, c’est que ça marche, non  ??
- A vous de voir...

  Ophélien rentre dans la nuit, inquiet de l’heure de son réveil qui semble si proche. Il réfléchit. Et s’il devait envisager de voir un psychiatre  ? S’il devenait fou  ? Il prend consciencieusement ses médicaments après avoir longuement observé les granules d’homéopathie.

  Malgré la prise de médicaments, le jeune garçon dort mal cette nuit-là. Il lui semble entendre à plusieurs reprises le parquet du couloir grincer et des pieds nus le fouler. Il n’a pas le courage de se lever pour demander à l’insomniaque de retourner se coucher ou d’aller se promener ailleurs. Pourtant à trois heures du matin, il n’y tient plus et il se décide à se lever pour chasser l’intrus. Le couloir est désert et par les fenêtres la lumière lunaire éclaire faiblement le couloir.
- Il n’y a personne. Tu deviens fou, mon vieil Ophélien. se murmure-t’il dans le noir.
Un rire lui répond, il rentre dans sa chambre pris de peur. Couché entre ses draps, il se demande s’il n’est pas somnambule. Il étudie la question jusqu’à ce qu’il se souvienne que des choses étranges lui sont arrivées en journée et que personne d’autre ne semble y prêter attention. Il reprend des somnifères malgré le risque de surdose et il s’endort enfin. Sa nuit est ponctuée de cauchemars, des ombres dansent en rond autour de lui en chantant une chanson paillarde dont il ne saisit pas les paroles. Il ne comprend que quelques mots et le propos général.

  Un besoin pressant lui fait reprendre conscience et il se lève en traînant les pieds, un peu reposé. Ses affaires sont éparpillées dans la pièce. Avec un soupir, il les range et il jette les somnifères car il n’ose pas en prendre plus et visiblement, ils ne résolvent pas ses problèmes d’hallucination et de somnambulisme. Assis sur le tapis de bain, Ophélien cherche à reprendre ses esprits durant d’interminables minutes. Son reflet dans le miroir lui montre un visage blafard et des cheveux en bataille. Il se passe de l’eau sur le visage avant de brosser et tresser sa chevelure dorée. Un peu apaisé, il retourne se coucher. La tête enfouie sous le drap, le jeune garçon finit par se calmer et s’endormir épuisé. Toute la nuit, il rêve d’ombres dansant autour de lui en chantant des chansons tantôt paillardes, tantôt teintées d’humour très noir à la limite du sordide. Au petit matin, les ombres cessent de chanter et il entend leur conversation  :
- Ce n’est pas drôle, ce nigaud ne comprend rien  ! Si nous cessions de nous acharner sur lui  ?
- C’est justement cela qui est drôle, il ne voit rien du tout  ! Et quand il va enfin comprendre, ce sera vraiment un moment mémorable.
- Non, mais arrêtez, il faut qu’on en parle, c’est un cas clinique, cet adolescent  ! Il remarque les choses mais il ne comprend rien du tout  !
Effrayé, Ophélien se réveille en sursaut. La pièce est silencieuse, il est seul.
- Il faut vraiment que je consulte un psychiatre en rentrant. Cette vieille bâtisse me rend fou. se dit-il.
Rassuré par cette explication rationnelle, il se rendort persuadé d'avoir fait un cauchemar.