mercredi 15 mai 2019

Ceci est mon dernier billet

Chers compatriotes,

Dans la situation désespéré que nous traversons, je vous adresse ces quelques conseils que j'ai glanés au cours de ces dix dernières années. Pour ceux qui l'ignorent, je m'intéresse au survivalisme depuis des années, j'ai même tenu un blog parmi les plus influent de cette décennie.

Ne sortez sous aucun prétexte
Vous n'êtes pas sans ignorer le danger qui nous guette en ces temps obscurs. Il est de bon sens de ne pas mettre le nez dehors mais il n'est pas inutile de le rappeler.

Faites feu de tout bois
Rassemblez tout le bois et les combustibles que vous pouvez trouver et stockez-les en lieu sûr : meubles, livres, déchets, tout ce qui brûle est bon à prendre. Mais pour ne pas attirer l'attention, n'oubliez pas de ne pas vous chauffer durant la journée. En effet, qui dit combustion dit fumée qui peut vous faire repérer par les créatures que vous savez. Pour garder la chaleur, empilez les vêtements, bougez régulièrement, pensez à bien couvrir vos extrémités (gants, mitaines, chaussettes). Ne négligez pas les collants. Normalement, si vous vous couvrez d'un pantalon, d'un collant, d'une ou deux paires de chaussette, d'un débardeur, un tee-shirt, un pull-over et un gilet, vous n'aurez pas à craindre de souffrir du froid avec des mitaines et un ou deux bonnets. Calfeutrez votre logement, mettez une couverture sur vos genoux et ne négligez pas d'aérer.

L'épineux problème de la nourriture et de l'eau
Récupérez autant que possible l'eau de pluie en mettant sur vos rebords de fenêtre des récipients susceptibles de la recueillir. Faîtes la bouillir pour éliminer les microbes. Economisez-la et surtout recyclez-la. L'eau de cuisson du riz ou des lentilles peut être consommée dans une soupe, l'eau de cuisson des pommes de terre peut servir à laver le linge. Une bassine avec un fond d'eau suffit amplement à se laver ou faire une vaisselle. Il faut veiller à n'utiliser que le strict nécessaire. Si vous pouvez récupérer de la terre sans danger, vous pouvez cultiver quelques plantes pour avoir de la nourriture fraîche, même si c'est en petite quantité : carottes et pommes de terre coupées peuvent vous fournir de la nourriture si vous êtes patients.

Anticipez les coupures de courant, de gaz et d'eau à venir
Eteignez tous les appareils inutiles, coupez le chauffage, stockez de l'eau si vous le pouvez.

Protégez-vous physiquement
Gardez vos portes fermées à clé, ne sortez jamais seul et sans protection, fermez soigneusement les portes (notamment dans les hall d'entrée des immeubles), trouvez des armes si vous le pouvez (couteau de cuisine, manche à balai, objets lourds).

Ces solutions ne seront pas éternelles, vous le savez. Vous allez devoir sortir pour affronter le fléau qui nous guette pour quitter cette ville maudite à vos risques et périls. Sortez de nuit pour ne pas vous faire repérer et en petit groupe. Ne parlez pas, sous aucun prétexte et ne prenez que quelques affaires avec vous. Evitez les larges rues et préférez les ruelles tortueuses, ils vous repéreront moins facilement. Si vous le pouvez passez par les parcs, les promenades aménagées, vous serez moins visibles sous la végétation. Munissez-vous d'eau si vous le pouvez et de vêtements chauds, d'armes et faites ce que vous pouvez pour passer inaperçu.

Si vous parvenez à franchir le haut mur d'enceinte que les militaires ont érigé autour de la ville, faites entendre notre voix, alertez la presse pour faire savoir au monde que le gouvernement se contente d'enfermer les survivants dans les villes après avoir condamné les égouts qui auraient pu nous permettre de sortir. Il a renoncé à combattre les créatures qui nous traquent et il met toutes ses ressources dans un projet pour quitter la Terre. Ils nous abandonneront à notre sort sans une once de remors et ils nous laisseront nous faire dévorer par ces gigantesques singes aux crocs démesurés qui traquent les humains sans relâche depuis quelques mois. Nous n'étions pas préparés à cela, nous n'avons pas anticité que ces créatures s'échapperaient de l'immense laboratoire qui les élevait en vue de s'en servir comme sujet d'expérience et qu'ils auraient l'intelligence de se montrer dociles, patients, sans défense. Ils attendaient d'être suffisamment nombreux pour éliminer notre espèce. Ils franchiront le mur d'enceinte et ils coloniseront le monde, ce n'est qu'une question de temps. J'espère que ce jour arrivera bientôt et qu'ils fuiront la ville sans chercher les survivants pour aller à la conquête du monde. Quand ils auront fui la ville en nous laissant derrière eux, nous pourrons également quitter la ville et chercher un abri plus sûr. En attendant, nous devons survivre...si nous le pouvons encore.

Merci à tous ceux qui ont suivi mon blog dédié au survivalisme et qui m'ont encouragé à m'informer sans relâche. C'est grâce à eux que je me sens prêt à me battre jusqu'au bout pour survivre. Vous m'avez sauvé la vie.

Ceci est mon dernier billet de blog. Mon téléphone portable n'a plus de batterie et qui sait combien de temps le réseau internet fonctionnera ?

Merci à vous, j'espère vous retrouver vivants et en bonne santé au-dehors.

Marc-Serge alias Le dernier survivant

vendredi 3 mai 2019

Chroniques vampirologiques Eternelle errance

Un souffle de vent fait frissonner la frêle jeune femme au teint blafard qui marche dans la nuit. Sa longue robe rouge flotte autour d'elle et elle resserre contre son corps sa cape d'un bleu profond. Les larmes aux yeux, elle regarde la lune qui luit et elle hésite. Appuyée contre un muret, elle se perd un long moment dans la contemplation de la plage en contrebas et elle hésite à descendre. Après quelques minutes, elle décide de rejoindre la plage et elle tente de se souvenir de sa vie d'avant sa mort. Mais les souvenirs la fuient. Les yeux tournés vers la mer, elle tend la main sur le côté mais aucune main ne prend la sienne. Les larmes montent à ses yeux et elle songe qu'elle n'a jamais connu l'amour durant sa vie humaine et que malgré une éternité passée à errer, l'amour n'a pas croisé son chemin et elle reste désespérément seule.

Le jour s'apprête à se lever lorsqu'elle rejoint son caveau et elle s'endort, les larmes aux yeux. La nuit venue, elle part, un baluchon à la main et elle marche d'un pas vif. Bien décidée à trouver l'âme sœur qu'elle n'a pas trouvé durant sa vie, elle marche aussi vite que son corps qui ne ressent pas la fatigue le lui permet. Lorsque le jour commence à poindre, elle se rend dans des cimetières et elle s'enferme dans des caveaux priant qu'aucune famille endeuillée ne vienne troubler son repos. Dès la nuit tombée, elle repart avec vaillance et courage.
De cimetière en cimetière, elle erre durant des semaines. Seule, toujours seule, elle désespère. Une nuit, alors que sonne minuit, une main sur son épaule, la fait sortir de sa léthargie.
- Nous ne pouvons pas rester là, les villageois cherchent à nous encercler nous devons partir maintenant. Ils ont découvert mon existence, ils me traquent.
Le jeune homme court se réfugier dans la forêt proche après avoir escaladé le mur d'enceinte tandis que des clameurs se font entendre. Elle n'a pas le temps de réagir qu'une flèche d'argent lui entre dans le bras et elle pousse un cri rauque sous l'effet de la douleur. Lorsqu'elle se retourne, elle voit les villageois qui l'encerclent en vociférant des menaces. Le prêtre se rapproche avec de l'eau bénite et des gousses d'ail en collier qui se balancent sur sa poitrine. Elle hésite et elle décide de renoncer.

Debout, les mains croisées devant elle, elle attend la mort en songeant qu'elle sauve la vie de son congénère qui ne sera plus recherché par les villageois. Alors que la vie s'arrache à son être, elle sourit, soulagée à l'idée de quitter enfin ce monde qui n'a rien à lui offrir sinon errance et solitude.

vendredi 26 avril 2019

Patreon

 J'ai décidé de tenter de mettre en place un Patreon pour plusieurs raisons:

- ma vie professionnelle n'est pas ce que je désire et ce pour quoi j'ai fait des études; si j'ai décidé de la mettre entre parenthèse et de revoir mes ambitions à la baisse, la contrepartie, c'est de m'épanouir sur le plan personnel

- l'écriture tient une place importante dans ma vie et c'est un vrai travail au quotidien qui ne s'arrête jamais (écriture, réflexion, correction, préparer les publications) sans rémunération.

-  je me sens assez en confiance pour le faire car c'est un projet que j'ai depuis longtemps; je ferai au mieux, c'est du travail et du temps que je ne mets pas ailleurs. Or, les journées ne font que 24 h (et je déplore toujours que nous soyons forcés de dormir mais sans sommeil, pas de rêves et je crois qu'ils nourrissent l'imagination plus qu'on ne le pense)

- j'ai plusieurs projets de publication et d'autopublication pour les mois/années à venir et c'est un travail de longue haleine, un peu de soutien hors de mon entourage proche ne sera pas de refus

- c'est un défi, je veux me prouver que je suis capable de tenir les délais et de fournir du contenu qui me servira également à évoluer dans mon écriture. Après m'être prouvé que je peux (presque, ce n'est pas fini) publier trois tomes à raison d'un chapitre tous les dix jours en assumant les corrections et en partant de deux chapitres terminés, sans tout à fait savoir où je vais mais en suivant mon instinct, j'avais besoin d'un nouveau défi à relever.

Les formules vont de 1 à 5 €, il y en a pour tous les goûts (lecteurs, écrivains, les deux) en régulier ou ponctuel et ce sera à chaque fois une bonne dose de motivation!

Malheureusement, les nouvelles et poèmes publiés via ce système ne le seront pas ici et ailleurs. Donc je publierai encore moins ici mais je ferai l'effort de ne pas oublier ce blog et mes lecteurs.

https://www.patreon.com/rozennelven

jeudi 25 avril 2019

L'inconnue de la chaloupe débarque chez Lulu

  Après des mois de travail, malgré les coquilles qui pourraient rester, j'ai enfin mis un point final à mon projet d'autopublication de L'inconnue de la chaloupe qui a été publié un temps ici et ailleurs. 

  C'est avant tout pour voir comment ça marche et préparer la publication d'un autre projet qui est toujours en cours de rédaction. Malheureusement, je n'ai pas trouvé de bêta-lecteur et malgré toutes mes relectures, je sais qu'il restera des fautes ou des répétitions, j'en suis désolée par avance. 

  Merci à tous ceux qui me liront et me soutiendront dans mes divers projets d'écriture.  

  De quoi est-ce que ce livre parle? Toujours d'une guérisseuse qui se réveille dans une chaloupe sans se souvenir qui elle est et d'où elle vient au XIIème siècle. Elle se souvient qu'elle a été chassée comme sorcière du village où elle vivait et elle frappe à la porte d'un château proche du lieu où elle a accosté. Là, commence sa nouvelle vie auprès d'un apothicaire peu honnête, aux prises avec des rumeurs de sorcellerie qui surgissent de nouveau autour d'elle.

Vous pouvez retrouver Gaenor au format papier (12 €) et epub (5 €)
Format papier
Format epub

Je n'ai pas disparu, je continue à travailler sur de gros projets et j'ai peu de choses à publier pour le moment. 

lundi 4 février 2019

La dernière sirène Chapitre 8/8

  Peu à peu, cette partie de la côte se repeuple et les sirènes vivent en paix dans le lieu hanté. Melen rejoint souvent son peuple d'origine avec ses enfants. Le pêcheur les observe de loin mais il ne se joint pas souvent à eux. Il craint que sa famille ne décide de quitter la terre pour rejoindre la mer et il préfère rester en dehors de cela.
- Tu ne viens pas avec nous ? s'étonne son épouse en s'asseyant à ses côtés alors qu'il reprise un filet un jour d'automne.
- Ma vie est sur terre, tu le sais et je crains toujours qu'un jour, tu ne rentres pas.
- Je t'ai choisi il y a des années, tu le sais. J'ai choisi de lier ma vie à la tienne de mon plein gré.
- Oui mais j'ai toujours entendu dire que les morganez ne pouvaient pas résister à l'appel de la mer.
- Peut-être, je ne sais pas mais je t'ai donné mon cœur et tu m'as fait promettre de te prévenir si j'envisageais de partir, tu t'en souviens ?
- Oui, je m'en souviens. Même si cela fait longtemps maintenant.
- Que vas-tu faire maintenant que ton peuple est revenu ?
- Je ne sais pas, je pense renouer des liens avec eux et vivre tant sur terre que dans la mer avec toi, bien évidemment.
Le pêcheur soupire et il la prend entre ses bras. Il reste un long moment serré contre elle le menton dans ses cheveux.
- Nous trouverons le bon équilibre pour nous et pour les enfants. Je n'en doute pas mais parfois je me demande si tu es heureuse avec moi.
- Bien sûr, sinon je serais partie depuis longtemps. Et nous n'aurions pas eu d'enfants et nous ne les aurions pas élevés ensemble.
- Tu crois que l'un d'eux choisira la mer ?
- Je le pense oui mais seul l'avenir nous le dira. Alors rejoins-nous un peu  plus souvent et apprends à connaître mon peuple et ceux parmi lesquels j'ai grandi, ils sont ma famille.

Melen prend le pêcheur par la main, il met son filet et ses outils en tas dans le creux d'un rocher avant de la suivre. Il se déshabille puis main dans la main, ils entrent dans l'eau. Ils disent la formule et ils rejoignent les sirènes qui s'ébattent sur les rochers. Les sirènes chantent en se peignant les cheveux et en riant. Elles se taisent à leur approche et elles leur font bon accueil. Les deux amoureux parlent de leur vie sur terre et ils leur parlent de l'enchanteur du Menez-Bré. Les sirènes écoutent mais elles disent que le sort ne les intéressent pas. Leur vie est en mer mais elles respectent leurs choix. Melen se sent en paix avec son choix de vivre sur terre et de voir que ses congénères comprennent son choix de vivre sur terre avec l'homme qu'elle a choisi. Elle le regarde et elle le sent se détendre.

Souvent alors qu'ils pêchent, les deux jeunes gens voient des sirènes leur faire des signes en prenant garde de ne pas se prendre dans leurs filets. Ils leur rendent leurs saluts et Melen s'interroge sur ce qu'aurait été sa vie sous les flots si elle l'avait choisi. Puis elle tourne le regard vers la terre et elle se dit qu'elle n'aurait jamais connu la nourriture humaine, la forêt, la campagne et les animaux qu'elle aime caresser, le feu et toutes les choses qui lui font aimer la vie sur terre. Elle songe combien leurs deux mondes sont différents et complémentaires et elle regrette que la peur et l'incompréhension sépare leurs deux peuples.
- Mais nos enfants seront peut-être le lien entre nos deux mondes qui sait ? Peut-être que notre existence sera révélée et que nous trouverons la paix nous enrichissant mutuellement de nos différences ?
Elle songe à la manière dont les siens ont fini par accepter l'humain qu'elle a choisi une fois la peur passée et elle espère qu'il en sera de même pour leurs enfants. Pourtant, elle a compris il y a longtemps que la société des hommes moins libre et plus codifiée que celle des sirènes est un obstacle majeure à la tolérance nécessaire à cette entente.
- On me dirait créature du diable si on savait. Alors qu'un être n'est pas fondamentalement bon ou mauvais, nous avons tous en nous du bon et du moins bon, c'est un choix de vie, une manière de répondre aux aléas de la vie. Mais je souffre de ne pas pouvoir me montrer telle que je suis, de devoir faire attention à ce que je fais ou dis en permanence. Il faut croire que ma nature profonde ne se fondra jamais réellement dans la société humaine.
- Le monde est ainsi, mon amour, tu le sais bien. Nous ne pouvons pas refaire le monde à nous deux, seulement tenter de le rendre un peu meilleur. Et d'être heureux dans nos petites vies tranquilles tous les deux. Tes cheveux ne blanchissent pas ? Tout comme les miens, je commence à m'inquiéter un peu.
- Mon peuple vit bien plus vieux que le tien, peut-être que nous devrions songer à partir loin d'ici...
- Mais j'ai toujours vécu ici, c'est dans ce pays que je suis né, cette terre fait partie de moi, je mourrai de partir loin d'ici tu le sais...
La sirène se mord la lèvre, ils n'avaient pas prévu cette éventualité et ils ont vu les années défiler avec angoisse en se demandant quand ils devraient prendre une décision quant à leur avenir.
- Il y a de petites îles où nous nous cachons, elles sont petites et inhabitées. Nous pourrions y vivre loin des hommes. Et nous ne serions pas loin de chez nous. De toutes façons, ta maison est isolée et battue par les vents, personne ne vient jamais par là.

- Nous avons le temps d'ici là, mon amour des mers. Nous trouverons une solution. Comme toujours depuis que nous nous connaissons.
- Nous avons eu de la chance, je ne sais pas si cela durera. Pourquoi tant d'intolérance de part et d'autre ? Nos deux peuples n'ont jamais été en guerre, je crois.
- Pas que je sache... Mais si nous pouvions changer les choses ? Je veux dire... Amener nos deux peuples à se parler et vivre en paix pour nos enfants.
- Et révéler notre existence aux hommes ? s'étonne Melen
- Cela vaut mieux que de rester cachés toute notre vie, non ?
- Et la mer est vaste, les hommes oublient vite...
- Mais par où commencer ? Le curé, il sait pour nous deux depuis le début. Et ici, les gens te connaissent, c' est un début mais comment l'annoncer ?

Main dans la main, ils marchent en bord de mer, les yeux tournés vers l'océan.
- Et comment l'annoncer ? demande la sirène. Et à qui faire confiance ? Et si on me traite de sorcière ?  Nous devrons partir alors que si nous nous sommes rencontrés, c'est que je ne voulais pas partir, tu le sais bien.
- Je crois que nous n'avons pas de solution dans l'immédiat. Mais c'est ce que nous nous disons depuis des années sans trouver de solution et les enfants grandissent, nous sommes responsables d'eux, ils n'ont pas à payer pour notre choix. Nous avons eu cette discussion mille fois, il faut agir. Allons voir le curé, il se fait vieux mais il saura nous aiguiller, j'en suis sûr.
Ils se dirigent vers le presbytère et ils exposent leur problème à l'homme d'église qui les écoute avec attention.
- Melen, vous m'avez dit il y a fort longtemps que votre peuple vit caché loin des hommes et les hommes ont peur des pouvoirs de votre peuple mais vous prouvez que les sirènes ne sont pas des enchanteresses qui envoûtent les marins. Enfin, un pêcheur. C'est un début mais vous prenez un risque mais je dois pouvoir éteindre l'incendie. J'en parlerai dimanche lors de mon prêche, on m'écoutera.

  Nerveuse, ce dimanche-là, Melen pénètre dans l'église. Depuis longtemps, les gens de l'endroit ne regardent plus avec curiosité l'étrangère qui n'a jamais dit d'où elle venait ni ce qu'elle fuyait. Et après avoir animé les conversations durant des années, on a fini par la considérer comme une habitante comme les autres.
L'homme d'église par le longtemps du peuple de la mer et les yeux se tournent avec insistance vers Melen qui baisse la tête. Des murmures emplissent la petite église mais on écoute religieusement l'homme qui parle d'une voix calme.
- Le peuple de la mer a repeuplé nos côtes et ils aspirent seulement comme nous tous à vivre en paix comme ils l'ont fait depuis toujours. Ils ne constituent pas une menace pour notre communauté et je crois que nous pouvons sceller une entente avec eux.
Le cœur serré, la sirène écoute les murmures parcourir l'assemblée. Puis les notables de la ville prennent la parole les uns après les autres pour se déclarer ouverts à une entente car s'ils ont ignoré la présence du peuple marin, c'est qu'ils ne sont pas hostiles aux humains. A sa suite, les habitants se rendent au bord de la mer et ils attendent en silence. Melen hésite puis elle se glisse dans la mer avant que Morgan la retienne et elle chante un chant de paix. Des têtes surgissent des flots et le peuple des sirènes vient à la rencontre des humains dans l'espoir de sceller une paix durable entre les deux peuples.

La dernière sirène Chapitre 7

  Le dieu Lir se promène sur le rivage et il écoute la rumeur du vent. Une sirène vit là avec un  humain. Il voit leurs enfants batifoler dans l'eau, leur queue de poisson battant l'eau dans des éclaboussements d'eau et des éclats de rire. Il se mêle à son ancienne communauté qui a prospéré et s'est jointe à une autre communauté sur la côte anglaise. Il se glisse parmi eux, chuchotant ça et là. Il parle d'une rumeur disant que de l'union d'une sirène et d'un humain, quatre beaux enfants sont nés, vivant sur la terre et dans l'océan sur la plage qu'ils ont quitté des années plus tôt. Intrigués, un groupe est mandaté pour aller voir et ils observent un long moment la sirène et le pêcheur nager dans les vagues houleuses de ce jour de tempête. Cachés derrière un rocher, ils observent longuement les enfants en discutant à voix basse de l'attitude à adopter.

- Melen! crie l'un d'eux en quittant le groupe.
Le cœur battant, la sirène se retourne à ce cri et ses yeux s'arrondissent.
- Pesk ! Comme tu as changé !
Les deux sirènes se jettent dans les bras l'un de l'autre en larmes.
- Vous êtes revenus par ici ?
- Oui, une rumeur disait qu'une sirène vivait toujours ici.
- Oui, je suis restée et... Je me sentais si seule. Où êtes-vous allés ?
- De l'autre côté, en Angleterre. Nous y avons été bien accueillis. Nous sommes quelques-uns à être revenus.
Les larmes se mêlent au sourire de la sirène.
- J'ai toujours su que vous finiriez par revenir.
- Où vis-tu ?
- J'ai longtemps vécu seule dans une grotte et je vis, je vis avec mon mari et mes enfants. Dans une maison de pêcheurs.
- Parmi les humains ?
Interloqué, son ami la regarde avec des yeux ronds.
- Oui, il est venu me voir à plusieurs reprises et il m'a convaincue de le suivre. Pour moi, il est allé voir un puissant sorcier au loin et nous pouvons prendre forme humaine ou sirène à volonté. Mais nous devons rester discrets, il est le seul qui connaît notre existence.
- En espérant qu'il en reste ainsi.

- Tout va bien ?
Melen manque pousser un cri en sentant deux bras l'enserrer.
- Tu m'as fait une de ces peurs.
- Et à moi donc ! Tu ne revenais pas alors, j'ai commencé à m'inquiéter.
Puis Morgan lui murmure plus bas à l'oreille :
- Tout va  bien ?
- Oui, quelques membres de ma communauté sont revenus s'établir dans les parages.
Les traits du pêcheurs se crispent et il déglutit avec difficulté. Un silence s'installe que l'homme ne se décide pas à briser. Il inspire profondément avant de se décider à poser la question qui lui brûle les lèvres.
- Tu comptes les rejoindre ?
Son cœur bat dans sa poitrine à lui briser les côtes et il ne se rend pas compte qu'il serre la femme un peu trop fort contre sa large poitrine.
- Tu me fais mal...
- Pardonne-moi.
- Je ne sais pas. Peut-être lorsque j'aurais fini les tâches ménagères en attendant que tu rentres de la pêche les jours où je ne viens pas avec toi pour m'occuper de la maison.
- Deux jours par semaine sera-t'il assez ?
- Je ne sais pas. La mer me manque, tu sais ?
- Je sais... Mais je croyais que je serais une raison suffisante pour t'en éloigner un peu.
- Et le dimanche comme nous ne travaillons pas, il doit être possible de trouver quelques heures pour rejoindre la mer comme c'est déjà le cas.
- Cela te suffira-t'il ?
La sirène rougit, confuse de l'aveu qu'elle va faire.
- Tu te doutes bien que les jours où je reste à terre, une fois mes tâches accomplies, je rejoins la mer en guettant ton retour.
- Tu ne me l'avais jamais dit...
- Tu ne m'as jamais posé la question.
- Je sais, elle m'a brûlé les lèvres maintes fois mais je n'ai jamais osé la laisser les franchir. Je ne pourrai pas t'empêcher de les rejoindre, tu le sais. Si... si cela devait arriver, préviens-moi.
- Je sais, nous avons passé un accord, il y a des années de cela.
- Et il tient toujours.

 Pesk fait mine de ne pas entendre leur entretien et il observe autour de lui. Rien ou presque n'a changé et il regrette de ne pas être revenu plus tôt dans les parages.
- L'endroit est sûr, à ton avis ? se hasarde-t'il à demander.
- Je ne sais pas. Je veux dire... La grotte où nous vivions passe toujours pour hantée. Je crois que ceux qui nous ont dérangés étaient des naufrageurs qui cherchaient un lieu où entreposer un trésor ou quelque chose comme ça.
- Pourquoi n'êtes vous pas revenus avant ?
- Nous avons trouvé à nous établir et une rumeur a circulé comme quoi une sirène vivrait toujours dans les parages. Et les hommes de l'endroit parlent de nous, nous nous sommes montrés imprudents.
- Vous reviendriez vous établir par ici ?
- Il y a les grottes sous-marines qui nous semblent plus sûres que celles près de la côte. Mais nous serons toujours sous l'eau sans pouvoir choisir et on ne sait jamais, la possibilité de rejoindre la terre ferme en cas d'attaque de prédateur est essentielle à notre survie.
- Je sais... murmure Melen.
- Et l'île des trépassés ? Personne n'y vient jamais, on la dit hantée par les âmes des prisonniers qui y ont passé leur vie dans cette prison naturelle à la merci des uns des autres. Je ne suis pas moi-même certain que rien de dangereux ne s'y trouve mais elle est loin de la côte et les bateaux prennent toujours soin de passer au large. L'intérêt de cette île, c'est qu'un mur a été construit tout autour pour l'isoler du monde extérieur pour faire pression psychologiquement sur les prisonniers. Le mur s'est effondré par endroit mais la majorité reste debout. J'ignore s'il y a des grottes sous-marines ou quelque chose dans le genre mais vous seriez à l'abri du regard des hommes et vos chants passeraient pour les chants des prisonniers morts là-bas. dit Morgan qui se décide à se joindre à la conversation.
La sirène le regarde un moment cherchant le piège avant de reprendre la parole :
- Merci, humain, j'irai voir moi-même ce qu'il en est mais si tu dis que personne n'y vient jamais, cela pourrait nous permettre de revenir. Qu'en dis-tu Melen ? Tu connais les hommes et leurs habitudes mieux que moi...
- Je ne sais pas, mais si les hommes croient ce lieu hanté en restant discret notre espèce pourrait y trouver la paix.
- Entourée de murs... conclut Melen. Et si on nous voit et que nous sommes attaqués ? Nous serons coincés. Il faudrait des ouvertures en profondeur, très en profondeur. Je crois qu'on dit qu'il y a des tunnels sous-marins sous cet endroit.
- Nous pourrions tenter de nous y établir pour voir. J'imagine que tu ne rentres pas avec nous ?
La sirène hésite mais elle a choisi un humain et elle ne peut revenir en arrière.
- Non, ma vie est sur terre. dit-elle avec une pointe de regret dans la voix.

- J'ai vu quelque chose bouger. dit Melen en entraînant son époux dans l'océan.
Ils plongent et ils émergent à bonne distance pour observer ce qui se passe.
- C'est un des tiens ? questionne le pêcheur.
- Je ne sais pas, je ne vois rien mais j'entends des voix et avec le vent, il est difficile de se faire une idée.
Ils attendent un long moment mais la voie semble libre.
- Nous pourrions sortir ailleurs ?
- Et nos vêtements ?
- Ou nous attendons la nuit pour  rentrer... souffle l'humain avec une grimace.
Enlacés, ils restent un long moment à observer autour d'eux sans rien voir et ils ont beau écouter, ils n'entendent que le vent. Main dans la main, ils nagent sous l'eau jusqu'à atteindre le rivage mais tout est calme. Ils s'habillent rapidement et ils remontent sur le chemin
- Nous avons été imprudents... dit la jeune fille alors qu'ils rentrent chez eux.
- Je sais, nous avons été fous de ne pas attendre la nuit. Le curé m'a dit qu'il voulait te parler.
Surprise, Melen se tourne vers lui et ses yeux bleus se voilent d'inquiétude.
- Je ne pense pas qu'il te veuille du mal, c'est un homme bon. Il veut peut-être te connaître un peu mieux...

  Tremblante, la sirène pousse la porte du presbytère et lorsque l'homme lui sourit, elle se rassure sous son regard bienveillant.
- Je voulais vous voir pour une question qui me taraude depuis des semaines. Asseyez-vous donc.
Elle s’exécute et elle attend qu'il lui expose l'objet de leur entretien.
- J'ai pris le temps de faire quelques recherches et d'après ce que j'ai lu, les sirènes n'auraient pas d'âme et je crains pour le salut de la vôtre...
- Mes croyances ne sont pas les vôtres, vous le savez fort bien et elles n'ont pas changé.
- Il ne s'agit pas de cela mais c'est une déformation professionnelle qui me fait m’inquiéter. Néanmoins, je me demande si votre espèce est dotée ou non d'une âme.
Elle réfléchit un long moment avant de répondre qu'elle n'en a aucune idée mais qu'elle ne croit pas que les animaux ou les plantes soient foncièrement bons ou mauvais. Et qu'elle croit que ce n'est pas la nature d'un être mais ses choix qui font la valeur d'une âme.
- Dans les contes, on dit que  les sirènes n'ont pas d'âme mais comment savoir ? dit l'homme.
- Comment savoir, en effet... dit Melen en souriant.



  Dans la grotte où vivent les sirènes, Melen retrouve avec plaisir l'atmosphère des jours d'autrefois. Elle se tourne vers Morgan qui est en grande conversation avec une sirène qu'il ne connaît pas. Il lui sourit et il cherche quoi faire pour se donner une contenance.
- C'est toi l'humain ? demande un jeune homme aux cheveux d'un rouge flamboyant.
- Oui, je...
- C'est la première fois que nous voyons un humain de près, enfin si on peut dire... dit-il en regardant sa queue de poisson argentée.
- Je ne suis guère différent de vous grâce à un grand sorcier sauf que je vis à la surface la plupart du temps.
- On dirait bien, en effet. Tu ne sembles pas constituer un danger pour nous. Je veux dire qu'elle ne t'aurait pas choisi si tu n'en valais pas la peine. dit la sirène en nageant autour du pêcheur qui se sent mal à l'aise mais le regard de son interlocuteur semble plus curieux qu'hostile.
Des voix emplissent la grotte et Morgan tourne la tête pour voir ce qui se passe. Un chœur s'est installé  au centre du groupe et il chante une chanson dont il ne comprend pas les paroles mais les notes cristallines l'enchantent. Il se souvient de la voix de Melen lorsqu'elle chante et il se dit que la voix des sirènes doit être plus aiguë que celle des humains pour mieux se propager dans l'eau.
- C'est pour cela que le chant des sirènes nous semble si beau, il est inhumain car il n'est pas fait pour se propager dans l'air mais dans l'eau. se dit-il.
Le jeune homme observe autour de lui curieux de mieux connaître ce peuple qu'il ne connaît que par ce que lui a dit son épouse.
- Viens, allons danser. dit la sirène en le prenant par la main.
- Je ne sais pas danser sous l'eau. s'insurge le pêcheur.
La sirène rit en l'entraînant à sa suite.
- Laisse-toi faire, je vais te guider, tu verras, l'apesanteur permet de se mouvoir différemment.
Le jeune homme se sent flotter et il laisse la sirène le faire monter à haute vitesse vers la surface. Mais juste avant de l'atteindre, elle amorce un virage pour le ramener vers le fond de la mer.
- Tu vas trop vite...
- Ne t'inquiète pas, tout va bien se passer. rit la jeune femme.

  Enlacés, ils tournoient un long moment ballottés par les flots. Melen se dit que c'est cela le bonheur et que tout est parfait pour la première fois de sa vie. Elle lève la tête vers Morgan qui lui sourit et elle dépose un baiser sur ses lèvres avant de poser la tête sur son épaule pour se laisser bercer par la danse.

La dernière sirène Chapitre 6

- Tu sembles préoccupée...
- Ce n'est rien. répond Melen en séchant ses larmes.
- Tu es sûre que ça va ? lui demande Morgan en s'asseyant auprès d'elle sur le tapis de la pièce principale. Tu es glacée, tu frissonnes. Serais-tu malade ? dit-il en se levant pour aller chercher une couverture pour l'envelopper.
Face à son silence, le pêcheur s'inquiète, il l'attire dans ses bras et il la tient serré contre lui en attendant qu'elle se décide à parler. Enfin, la sirène se confie.
- J'attends un enfant. Et j'ignore s'il sera humain ou sirène.
Interloqué, Morgan la serre plus fort contre lui et la jeune femme sent ses muscles se raidir autour d'elle. Enfin, il se détend doucement.
- Je suis surpris, je ne pensais pas que c'était possible.
- Mais je croyais que tu avais pensé à cette éventualité...
- Bien sûr mais sans y croire vraiment tant cela me semblait impossible. Bien, normalement, ils seront comme nous à la fois de la terre et de la mer.
- Normalement ? Tu imagines leur vie, ils seront à part tout comme nous et l'idée de leur infliger un tel fardeau m'est insupportable.
- Tout se passera bien, j'en suis convaincu. Si nous fêtions la nouvelle ?
Melen le regarde, hésitante puis elle reprend :
- Tu prends les choses à la légère, tu ne te rends pas compte.
- Je suis conscient que ce sera difficile mais j'ai assez confiance en nous pour être certain que l'on saura les guider dans la vie malgré leur différence.
- Mais si cela se sait ? Les enfants lorsqu'ils sont jeunes n'ont pas conscience de leurs actes par moment, tu le sais.
- Que veux-tu faire, ma chérie ? Nous ne pouvons qu'accepter notre destin.
- C'est vrai. Je vais rester à m'ennuyer, il n'est plus question pour moi d'aller en mer.
- Je peux t'apprendre des chants de marins, tu aimes chanter, ça augmentera ton répertoire. J'ai appris à lire à l'école même si je lis mal et que j'ai peu de livres, seulement des reliques de chez mes parents, cela t'occupera quelques temps. Peut-être que je peux te trouver un livre sur la broderie ou la couture ? Tu pourras préparer l'arrivée de notre enfant...
- Je supposée m'enfermer durant six mois, si je comprends bien ?
- Six mois ? Chez les humains, c'est neuf mois et...
- Disons entre six et neuf mois. soupire la jeune femme.
- Bien sûr que non. Et pourquoi ne pourrais-tu pas aller en mer ?
- La mer peut se montrer violente, tu le sais. Et rapidement, je ne serais plus assez agile pour partir rapidement en cas de danger.
- Comment faites-vous dans ce cas ?
- Une sirène enceinte évite de sortir seule, elle est accompagnée au cas où. Pour fuir rapidement, les autres la tirent après eux si nécessaire, l'eau la porte et elle ne pèse pas bien lourd.
- Etrange technique. sourit le pêcheur en cherchant comment la tranquilliser. Tu sais, il y a bien des façons de profiter de la mer, tu pourrais le faire à la manière des humains en te baignant ou en marchant sur le bord de la plage... Ce n'est que six à neuf mois. Et je viendrais avec toi si tu veux nager sous ta forme de sirène.
Un peu tranquillisée, la jeune femme acquiesce.

Durant les sept mois suivants, Melen se pose beaucoup de questions quant à son choix de vivre sur terre. Bien sûr, son époux est aux petits soins avec elle et elle s'adapte peu à peu à sa nouvelle vie mais chaque jour ou presque, elle fait de nouvelles découvertes. Au fil des mois, elle apprend à tenir la maison, gérer les achats et les comptes, cuisiner et effectuer toutes les tâches nécessaires à la tenue de la maison. Elle découvre également son environnement et elle se mêle à la vie du village. Elle sent les regards peser sur elle lorsqu'elle fait son marché son panier maladroitement tenu en main mais elle fait mine de les ignorer. Chaque soir, elle apprend à lire et à écrire avec son mari qui estime que c'est nécessaire. Des heures durant, elle déchiffre les lettres qu'elle écrit patiemment. Elle a du mal à comprendre pourquoi les lettres imprimées sont différentes des signes qu'elle trace et malgré toutes les explications du pêcheur, elle ne comprend pas. Elle finit par abandonner et elle fait ce qu'il lui demande pour lui faire plaisir et parce qu'il l'a assurée que c'était nécessaire.

Un jour qu'elle est malade, le jeune homme lui ramène des plantes à infuser qu'elle ne connaît pas et elle hésite à approcher l'infusion brûlante de ses lèvres.
- Tu crains que je ne t'empoisonne ?
- Non mais il est vrai que j'ai adopté la nourriture terrestre sans me méfier. J'aurais pu me faire du mal.
Le pêcheur la regarde, il lui avoue ne pas y avoir pensé lui-même.
- Tu as raison, les médicaments terrestres pourraient te faire du mal mais nous nous en rendrons bien compte si cela arrive, non ?
- Oui, normalement, je ne devrais pas m'empoisonner sans m'en rendre compte. sourit-elle timidement.
Le goût ne dit rien à la sirène mais elle boit sans protester.
- Je dois aller travailler, je peux te laisser seule ?
Prise de frissons, Melen resserre la couverture autour d'elle.
- J'avais pensé que tu resterais...
Morgan soupire avant de lui répondre.
- Je dois aller gagner notre vie, nous ne sommes pas riches tu le sais.
- Et si je devais mourir ?
- Mais pourquoi un simple rhume serait-il mortel ?
- Peut-être parce que je ne n'en ai jamais eu auparavant. s'énerve la sirène.
Le pêcheur s'assied à côté d'elle et il la serre contre lui un moment.
- Je dois vraiment y aller, ma chérie. Reste au chaud et tout ira bien, je te le promets. J'ai été malade de nombreuses fois et je m'en suis toujours sorti indemne.
Seule, Melen hésite à rejoindre la mer mais elle se sent incapable de marcher jusqu'à la plage. Elle reste toute la journée à frissonner et à pleurer en attendant le retour de son mari. Le soir venu, elle se jette dans ses bras en pleurant et il la serre longuement contre lui.
- Ca va aller, dans quelques jours, tu seras guérie, je te le promets. Tu as mangé ? Bien, je vais nous faire à manger et je reviens te voir.

Alors qu'il revient avec un bol de soupe et une épaisse tranche de pain beurrée, il s'assied à côté d'elle sur le lit et il hésite un moment à prendre la parole.
- Je me demandais. On dit que vous noyez les marins, est-ce vrai ?
Interloquée, Melen réfléchit un moment avant de répondre.
- Cela ne m'est jamais arrivé. Il paraît que les hommes ne peuvent pas respirer sous l'eau et ton appréhension la première fois que tu es devenu sirène me le confirme. Disons que  nous estimons que si un humain se n’oit, c'est dans l'ordre des choses et nous n'avons pas à risquer nos vies pour le sauver. Toutefois, nous ne restons pas insensibles et nous le secourons lorsque nous estimons qu'il a une chance de survie. Nous l'aidons à rejoindre la surface mais parfois, alors qu'il est presque trop tard pour lui, nous le retenons et nous lui donnons un baiser qui le transformera définitivement en sirène. Mais nous ne le faisons que rarement, je veux dire, qui sommes-nous pour décider qui doit vivre ou mourir, même qui va vivre ou mourir ? Et pour décider à sa place qu'il devra quitter sa famille et tout ce qu'il connaît ?
Le jeune homme ne répond rien, il reste songeur un long moment et la sirène se demande s'il n'espérait pas une autre réponse.
- Pourquoi si vous les sauvez, dit-on que vous les noyez ?
- On dit qu'ils refusent souvent notre baiser et nous ne les forçons jamais même pour sauver leur vie. De plus, les hommes ont une survie fort courte dans l'océan et souvent nous arrivons bien trop tard. Et puis le risque est grand pour nous, on peut nous voir ou nous tuer si on nous voit approcher du marin. Parfois nous nous contentons de pousser l'humain vers la surface mais comme je l'ai dit, il est souvent déjà trop tard. Vous êtes des créatures fragiles hors de votre environnement naturel. Et ils ne nous entendent pas sous l'eau.
Elle sourit et Morgan lui rend son sourire, pensif.

- Mais dans ce cas, d'où peuvent bien venir ces croyances, je veux dire qu'elles ont presque toujours un fond de vérité...
- Je me suis souvent posé la question. Chez les sirènes, on dit que les hommes nous tuent lorsqu'ils nous voient et que vous êtes dangereux. Mais tu n'es pas dangereux, du moins, tu ne l'es pas avec moi.
- Peut-être que des sirènes ont tenté de sauver des marins et qu'on les a vues.Et puis, si certains ont été sauvés, rien ne dit qu'ils se souviennent de ce qui est arrivé ou qu'ils aient seulement compris ce qui s'est passé trop heureux d'être encore en vie.
Pensive, Melen ne dit rien.
- Je crois que certains ont été sauvés et qu'ils ont livré leur interprétation de ce qui s'est passé. continue le pêcheur.
- Sans doute mais quelle importance a tout cela ? demande la sirène. Pourquoi cela t'intéresse-t'il soudain ?
Le pêcheur sourit, un peu surpris et il la regarde intensément.
- Rien, je voulais seulement en savoir plus sur toi, j'ai rassemblé mes connaissances sur le sujet, c'est tout. Et il serait dommage de ne pas te demander ce que tu en sais car tu es la mieux placée pour le savoir.
Peu convaincue, Melen acquiesce sans rien dire.

 Une semaine plus tard, Melen décide de se rendre en ville seule alors que le pêcheur est au travail. Elle a peur mais elle sait qu'elle ne peut passer son temps enfermée et qu'elle doit affronter le monde où elle a choisi de vivre. Elle s'habille du mieux qu'elle le peut et elle s'observe dans le miroir durant de longues minutes en se demandant si elle ne suscitera pas de moqueries et si elle a bien fait de choisir cette jupe rose et un corsage rouge à dentelle. Elle n'est pas certaine que les deux couleurs s'accordent mais elle hausse les épaules et elle jette un châle sur ses épaules avant de sortir. Elle regarde l'océan qui lui fait face un long moment et elle se promet de se dépêcher pour avoir le temps de rejoindre la mer avant le retour de son mari. Elle suit le chemin un long moment et elle tourne sur elle-même pour se repérer sur le chemin du retour. Lorsqu'elle arrive dans le bourg, elle essaie d'ignorer les regards posés sur elle et elle se retient à grand peine de rectifier sa tenue.
- Il est trop tard pour cela alors arrête, tu sais que ça ne sert à rien.
Elle se force à sourire et elle marche au hasard en observant autour d'elle, elle cherche à en apprendre le plus possible sur la vie des hommes et elle prend note de l'usage qu'elle devine aux objets qui l'entourent de toutes parts. La jeune fille contemple un long moment les édifices de pierre car elle a compris que les bâtiments les plus précieux ou les plus importants étaient faits de cette matière et plus ornementés. Elle en déduit que le cœur du village a plus de valeur que les faubourgs environnants. Elle sent les regards peser sur elle et les chuchotements à son passage alors elle renonce et elle rentre rapidement dans la maison du pêcheur pour attendre son retour.

- Tout va bien ?
- Je m'ennuie, je ne connais personne. Je veux dire avant j'étais seule mais je le savais, je veux dire que je n'espérais pas que ma situation change mais maintenant, c'est différent.
- Je suis souvent en mer, c'est vrai. Termine de manger rapidement, j'ai une idée.
Intriguée, Melen termine rapidement sa soupe et après une rapide vaisselle, les deux jeunes gens sortent
- On va où ?
- Tu sais, les femmes des autres pêcheurs aiment bien se réunir le soir au coin du feu pour coudre, tricoter ou faire... des activités de femmes.
La sirène fait la moue.
- Je ne comprends pas ce que signifie des activités de femmes. Chez nous, il n'y a pas de réelles distinctions dans les rôles selon le genre.
Désarmé, le pêcheur sourit.
- Sur terre, ce n'est pas tout à fait pareil. Du moins, ici. Je crois que c'est comme ça depuis toujours ou presque.
- Mais ce partage des tâches ne se fait pas en fonction des compétences et des affinités de chacun ?
Le jeune homme secoue la tête sans répondre, il n'avait jamais vu les choses sous cet angle.
- Je peux toujours essayer, ça me changera les idées et je me ferai peut-être des amis.

Le soir venu, les hommes vont boire à la taverne et après un rapide baiser, Morgan laisse sa femme avec les autres épouses des pêcheurs, un peu inquiet.
Mais elle lui a fait comprendre qu'elle doit apprendre à se débrouiller seule.
- Bonjour, je suis Melen, la femme de Morgan, puis-je me joindre à vous ?
Les yeux se lèvent vers elle et on lui fait place sur les bancs autour de la table de bois grossier poli par les ans. Elle sent les regards peser sur elle et une femme de son âge ouvre la bouche lorsque sa sœur jumelle visiblement lui murmure qu'elle est amnésique et qu'il est inutile de l'assommer de questions.
La sirène regarde autour d'elle, elle voit les mains des femmes s'agiter pour coudre, raccommoder, tricoter et elle croise les mains sur ses genoux. Elle n'a pas amené d'ouvrage pour s'occuper et elle se contente d'écouter les conversations qui parlent des derniers ragots à propos de personnes qui lui sont inconnues. La soirée passe lentement et Melen hésite à rejoindre la mer mais elle se dit que son mari le prendrait sans doute mal. La nuit est tombée depuis longtemps lorsque les hommes reviennent parfois fort éméchés. Le regard suppliant que la jeune femme lève vers lui décide le pêcheur à écourter la soirée. Enfin seuls, ils marchent main dans la main dans la nuit.
- Tout s'est bien passé ? se risque enfin à demander Morgan.
- Je ne me suis ennuyée, je ne savais ni quoi dire ni quoi faire. Je ne me suis pas sentie à ma place, je...
Les larmes montent à ses yeux et le jeune homme a tout juste le temps d'ouvrir les bras pour la recevoir contre sa poitrine.
- Je suis désolé, j'avais pensé... Mais il est important que tu t'entendes avec elle, on ne sait jamais, je n'ai pas de famille mais les femmes de pêcheur seront là si je ne le suis plus. Je vais t'apprendre à coudre, tricoter, lire et tout ce qui pourra t'occuper. Peu à peu, tu t'intégreras à la terre et tu pourras te mêler aux conversations.
- Je l'espère... murmure la jeune femme nichée contre lui.
L'homme déglutit en fermant les yeux, le cœur serré de douleur, il sait que si elle ne trouve pas sa place en ce monde, elle retournera à la mer sans lui. Mais il se dit que c'est peut-être la meilleure solution pour eux avant de se rappeler qu'ils seront seuls face à la nature hostile.